Médias/Télé

Ce jour-là, comme jamais auparavant, le petit écran a été le théâtre de la scène terroriste. Le drame s’est joué “live” avec les rédactions de la RTBF et de RTL qui, inévitablement, ramaient, ramaient, ramaient…


14h45, heure belge, un avion s’écrase dans une tour du World Trade Center.

15h03, un second avion heurte l’autre tour.

15h09, Florence Reuter prend l’antenne sur RTL-TVI : “Bonjour. Ce flash spécial pour vous signaler un énorme accident à New York. Un avion s’est écrasé sur le World Trade Center… Vous découvrez les images en même temps que nous.” 

15h12, on nous informe qu’il s’agirait “peut-être d’un attentat”, tout en gardant à l’esprit que les avions auraient très bien pu “en essayant de s’éviter, s’encastrer (dans les tours à 18 minutes d’intervalle ?!)…” La journée sera longue, très longue pour les journalistes de RTL-TVI et de la RTBF qui tenteront de faire correctement leur métier, mais face à un tel événement…

RTL a été la première à dégainer en Belgique, l’une des cinq premières en Europe. C’est un monteur qui remarque quelque chose sur un écran perpétuellement branché sur CNN. Il le signale à Stéphane Rosenblatt. Le rédacteur en chef du JT de la chaîne privée à l’époque entend prendre l’antenne parce que, même si ce n’est qu’un accident, “c’est quand même la tour infernale” (les entretiens cités dans cet article ont été réalisés en 2003). Celui-ci appelle le directeur de l’information et des programmes Eddy De Wilde. Il est 14h58. On pousse la présentatrice Florence Reuter au maquillage, trouve du monde pour faire de la traduction simultanée de CNN : David Oxley et Jacques Van Den Biggelaar qui enfile au passage la chemise d’un directeur de casting, la veste d’Eddy De Wilde et la cravate de Stéphane Rosenblatt. C’est la course contre la montre, car on connaît la chanson : il y a une prime au premier qui donne l’info. Michel Konen, rédacteur en chef du JT de la RTBF à l’époque relativise la réactivité du concurrent : “RTL a eu de la chance; ce jour-là, leurs équipes étaient presque toutes présentes en studio pour des essais.”

Pendant ce temps à la RTBF, le détective privé Josef Matula mène une enquête dans “Un Cas pour deux”, une série allemande… Pourtant les journalistes trépignent, mais c’est un “concurrent” qui alerte l’alors directeur de la télévision Gérard Loverius. Pour donner son feu vert à une prise d’antenne, il téléphone à Michel Konen qui l’assure qu’on prépare une édition spéciale, “on a immédiatement décidé d’ouvrir un studio et c’est là que ça a commencé à mal se passer : il n’y avait pas de studio libre et le personnel technique ne se trouvait pas dans les régies”. Le studio tant désiré, c’est le 18, celui du JT, mais surprise : “Vous entrez dans un studio, confie Jean-Pierre Gallet, directeur de l’information en 2001. Vous découvrez que des gens discutent de l’avenir de l’humanité. Si le directeur de la télé ne dit pas “on arrête”, on n’arrête pas.” A Gérard Lovérius, on avait dit qu’il n’y en avait plus que pour deux minutes… Résultat : un panneau d’attente occupe l’écran ertébéen tandis que le présentateur Thierry De Bock s’engouffre dans le “placard”, le 16, celui de la régie finale, le studio utilisé pour le doublage des malentendants : sous-équipé, il ne peut recevoir les signaux qui viennent de partout, les agences de presse et il n’y a qu’un écran de contrôle. “Et donc, moi j’ai vite pris le veston de mon rédacteur en chef, la chemise et la cravate de quelqu’un d’autre… évoque Thierry De Bock. On a ouvert un studio et sans maquillage ni rien pour donner l’info et les premières images. Fabienne Vandemeerssche, qui venait d’arriver, était à genoux en dessous du bureau à me donner les dépêches au fur et à mesure.”

15h42, La Une se jette à l’eau. Thierry De Bock écope comme il peut : “Madame, monsieur, bonjour ! Ce flash spécial suite à l’accident qui vient de se produire dans les environs de 15h de notre heure aux Etats-Unis à New York […] Deux avions ont en effet percuté les deux tours du World Trade Center. Un attentat qui, on vient de l’apprendre, vient d’être revendiqué donc par le FDLP, Front de libération de la Palestine (le démenti arrivera 40 minutes plus tard).” La situation dans le “placard” est intenable. “Au bout d’une demi-heure, on a réussi à convaincre ceux qui occupaient le studio 18 de quitter le studio, mais, là encore, ça a pris du temps, devoir retourner les caméras, refaire l’éclairage dans le studio… On a encore perdu une bonne vingtaine de minutes.” D’ailleurs, le flash spécial n’a duré que 14 minutes, suivi d’une page de pubs et d’un sous-“Plus Belle la vie” : “Cap des Pins”.

Quant à elle, RTL retransmettait en direct l’effondrement de la première tour. “Je me suis dit : tiens, là, il y a quelque chose qui s’est passé, raconte David Oxley. En fait, c’était la première tour qui était tombée. Je ne vais pas dire sur antenne un truc aussi énorme. Je pense que j’ai dû prendre trente secondes à le dire, parce que j’ai vu Eddy De Wilde derrière la vitre qui me faisait de grands gestes.” Sur la chaîne privée, on vit l’actualité plus qu’on ne l’analyse. Les consignes de Stéphane Rosenblatt : “Privilégier à tout prix le témoignage, le descriptif de ce qui est en train de se passer.” Ainsi, on ouvre les vannes de la chaîne d’information continue américaine CNN avec Oxley et Van Den Biggelaar à la traduction. “CNN, en tant que telle, devenait un témoignage de première main, était le meilleur témoignage possible pour ce qui se passait sur leur territoire”, explique Stéphane Rosenblatt. Pas le temps de traiter CNN comme une source d’info, on donne simplement la parole à ce témoin, relayant l’angoisse des journalistes sur place. Mais comment faire autrement ? L’histoire s’écrit en direct. Les dépêches sont contradictoires. Que peut-on analyser en ces instants de drame ? RTL flotte donc accrochée à sa bouée CNN.

16h09, la RTBF reprend l’antenne avec Thierry De Bock et Valérie Dupont, l’oreillette vissée sur les chaînes américaines. Les images ? Pour faire des économies, l’abonnement CNN avait été résilié… Selon Michel Konen, “on n’en utilisait pas trente secondes par an”. Ils doivent compter sur les autres agences avec des images en différé. Editeur de l’édition, Pierre Marlet raconte : “Moi, ma grande frustration, c’est que je vois des images CNN et, à chaque fois, je dis “On les met ?” J’ai le directeur de la télé qui est là et qui me dit : “Vas-y mollo, parce que c’est du piratage.” Finalement après quelques errements, un coup de fil est passé à CNN et leur disant qu’ils s’arrangeraient plus tard. L’après-midi a mal commencé et ça va continuer. On lance à 16h45 des images de l’évacuation des blessés… Ce sont celles de l’attentat au World Trade Center en 1993 ! Thierry De Bock rame toujours : “Ils se sont dit : on va laisser De Bock, Dupont, Marlet se débrouiller et tenir l’antenne et pendant ce temps-là, on va mettre toutes nos forces sur le journal télévisé.” Un invité en plateau, un sujet qui passe et repasse, une interview téléphonique de Louis Michel qui n’a rien à dire sinon qu’“il faut essayer de garder son calme.” Finalement, les troisième (19h) et quatrième (20h) éditions spéciales sont arrivées avec enfin le recul nécessaire pour, sinon analyser l’événement, au moins le digérer.

Sur la chaîne privée, passé les deux premières heures d’informations brûlantes, une douce routine s’installe entre commentaires CNN repris de moins en moins tels quels et dépêches plus ou moins contradictoires. Quand la grand-messe arrive, Florence Reuter laisse sa place à Michel De Maegd qui lance les sacro-saints experts en plateau et une flopée de sujets dont le magistral “Tour infernale” de 20h11 que Christophe Giltay emballe d’un lyrisme ostentatoire, que l’emphase et la déclamation par le journaliste à la voix de stentor ne sont pas pour atténuer. Extrait : “La tour infernale, mais, cette fois, il n’y a pas eu de miracle. Regardez cette forme. Ce pantin désarticulé qui tombe, interminablement dans le vide. C’est un homme, une femme, un être humain, comme vous et moi…

RTL, ou CNN-TVI, aura tenu son rôle de vecteur d’émotions pour le téléspectateur voyeur en enfilant le gilet de sauvetage de la chaîne d’information continue américaine. De Charybde en Scylla, le vaisseau ertébéen a pris l’eau. Aucunement outillée pour le direct, la RTBF a sacrifié son après-midi pour sauver sa soirée. Nous aurons tous “vécu” ce 11 Septembre, le journalisme n’en est pas ressorti grandi : il ne pouvait pas l’être.