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Le premier se présente cagoulé, sur le mode guérilla (sub-)urbaine; le second reçoit dans sa caravane, la casquette militaire vissée sur le crâne; le troisième affiche un air débonnaire de bon aloi. Ils s'appellent Jean Jacques Rousseau, Max Naveaux et Jacques Hardy et ont en commun d'être des cinéastes belges, ignorés des encyclopédies mais point de la caméra de Frédéric Sojcher, qui en propose ce soir les «Portrait(s)» croisés sous l'intitulé on ne peut plus approprié de «Cinéastes à tout prix».

Des trois, Rousseau est sans nul doute celui qui présente le parcours le plus conséquent - 34 films tournés à ce jour, à la façon d'un activiste du Septième art. Et ce constat, énoncé tout de go: «Je suis un artiste qui souffre énormément. De ne pas être compris.» De «Dossier réincarnation» à «Furor Teutonicus» en passant par «Le goulag de la terreur», l'oeuvre est solidement ancrée dans la marge et non moins allumée. Quant à l'univers de cet autodidacte, il est pour tout dire fascinant, où sincérité, doux délire et mégalomanie font bon ménage - il a enterré une cassette de «Furor Teutonicus» sous un dolmen de sa création à l'attention des générations futures.

Ancien projectionniste d'«Exploration du monde», Max Naveaux nourrit pour sa part une passion pour le film de guerre - genre auquel il a apporté une large contribution. Ainsi de «Maquis contre Gestapo», tourné en 1961 avec de vraies balles de guerre - prêtées, sans plus de difficulté, par le ministère de la Défense...; on croit rêver. Quant à Jacques Hardy, professeur d'économie au lycée de Visé, son parcours de cinéaste l'a mené du polar («Truand côté pile, policier côté face») à la parodie de Don Camillo («Mon curé au pays des sorcières»), et on en passe...

Si Sojcher, auteur d'une monumentale histoire du cinéma belge, les a réunis ici, c'est parce qu'il s'agit de cinéastes vivant non pas à la lisière, mais à des années-lumière du système. Parfois effarante (et non moins hilarante), la geste traduit aussi une passion manifeste, de même qu'un art consommé du système D. Non sans déboucher sur une forme d'expression sans véritable équivalent - du cinéma comme art brut, en somme, exécuté à la façon des artisans d'antan.

Drôle, le film de Sojcher est aussi poignant, tant la vie de ces trois hommes se confond avec leur oeuvre. Et laisse tout loisir de méditer cette pensée de Jean Jacques Rousseau: «Si j'avais eu les moyens de Spielberg, j'aurais pu faire sans doute mieux. Avec mes moyens, jamais il n'aurait pu faire un film.» Un seul regret: qu'en complément de programme, la RTBF n'ait pas programmé une oeuvre de l'un de ces francs-tireurs...

© La Libre Belgique 2004