Médias/Télé

ENTRETIENS

Paradoxe des paradoxes, la force du documentaire belge, vantée à l'étranger, comme celle d'une «vision singulière sur la société, portée par des noms comme Henri Storck, Thierry Michel, Massimo Ianetta et tant d'autres...», est directement menacée par divers impératifs économiques. Le documentaire, «racine du cinéma belge et point d'ancrage sur le monde», célébré dans nombre de manifestations - dont le récent Festival «Filmer à tout prix» -, est en voie d'extinction. La raison? La viabilité des «entreprises de documentaire» en Communauté française directement menacée. «Pour les tenir en selle, il faut un minimum de six films par an. Comment les financer avec les fonds disponibles en Communauté française ou avec le Fonds flamand? Nous sommes tous obligés de multiplier les genres: courts métrages, films institutionnels, fictions, etc. Nous aimons notre métier et nous nous accrochons en passant d'activité en activité», témoignent les quatre représentants de l'Association des réalisateurs et producteurs de films documentaires (ARPF Doc), déjà à l'origine d'un manifeste lancé fructueusement le 3 juin dernier.

Inaccessibles rêves

«Nous disposons d'un cadre professionnel fort et nous sommes bien organisés. C'est le résultat de la volonté de notre secrétaire général Henry Ingberg qui a voulu que nous disposions d'organes démocratiques de discussion et de concertation» ; mais ceux-ci ne semblent plus suffire à résoudre les problèmes latents, raison pour laquelle l'association vient encore d'interpeller la ministre de la Culture. En vain. La réplique est connue et oscille entre «Tout va très bien, Mme la Marquise» et «Ce sont les fonds qui manquent le plus»...

Le coût global d'un documentaire oscille en effet entre 150 et 200000€. La RTBF injecte maximum 25000€ par projet et la Communauté française entre 30 et 50000€ - la croissance du nombre de projets entraînant une baisse des dotations... Dernière possibilité: les ateliers de production (instruments de soutien dédiés aux documentaires, «un véritable bijou unique en Belgique») qui peuvent allouer jusqu'à 15000€. «Celui qui arrive à passer aux trois guichets dispose de maximum 70000€ sur les 150 à 200000 nécessaires. Il doit donc nécessairement aller chercher le reste ailleurs. On espérait tous que le tax shelter nous aiderait mais, cette année, un seul projet en a bénéficié...»

Or, la quête de fonds est désormais rendue épineuse par la redéfinition des projets soutenus par la RTBF. «Dans l'esprit d'une télévision de proximité, Bill Binnemans (NdlR: nouveau responsable du département documentaire) a opté pour le «belgo-belge», estimant que cela ferait davantage d'audience que des sujets étrangers.» Mais, soit l'élaboration du budget nécessite l'apport de fonds étrangers, soit le réalisateur et le producteur sont dans une relation de réciprocité avec l'étranger. «Dans les deux cas, la définition même du belgo-belge rend les relations professionnelles presque impossibles. C'est la raison pour laquelle on a demandé, et obtenu, en comité d'accompagnement, qu'un tiers des coproductions soient internationales, pour ouvrir le champ.» Même dans ce cas, les projets les plus pointus ou, à l'inverse, les plus ambitieux semblent bannis.

Diffusion: espoir numérique

«Et puis, c'est bien de faire des films et de soutenir des auteurs géniaux mais encore faut-il que ces films soient vus.» Heureusement, attestent-ils, la Communauté française a décidé de soutenir la numérisation des salles en permettant la diffusion, en DVD, de films principalement tournés en vidéo. «C'est le point d'avenir pour toute une profession, dont des exemples très positifs existent déjà à Montréal avec un succès florissant.» Et un point d'accès assuré à toutes sortes de salles: écoles, réseau associatif, etc. «Les exemples d' Etre et avoir, d' Ouvrières du monde ou de Mobutu, roi du Zaïre le prouvent: quand les gens sont intéressés, ils se déplacent. Il faut que les structures, les instances politiques suivent et donnent un coup d'accélérateur...»

© La Libre Belgique 2004