Médias/Télé Entretien

Depuis l’enfance, Sophie Massieu, 36 ans, aveugle de naissance, se bat pour vivre comme les autres. Ses parents, agriculteurs en Normandie, refusent de la "mettre sous cloche", la mettent sur un vélo à quatre ans Après une scolarité normale, un DEA d’histoire du droit, une maîtrise en sciences politiques, elle est la deuxième journaliste non voyante à entrer, en 1998, au Centre de formation des journalistes (CFJ) à Paris. Après avoir collaboré à "L’Express" ou "La Vie", signé des chroniques sur France Info ou coanimé "Le Goût du noir" sur La Cinquième, Sophie Massieu intègre la rédaction de "Faire face", un magazine édité par l’Association des paralysés de France. Qu’elle quitte au bout de quatre ans pour "ne pas se faire enfermer dans le handicap", confie-t-elle.

Imaginait-elle pouvoir devenir le passeur d’une série de voyages pour la télévision ? "Quand on a tourné le pilote de "Dans tes yeux", je n’y croyais pas une seconde ! Arte est pionnière", s’étonne encore Sophie Massieu, aussi spontanée hors champ que dans la présentation de Dans tes yeuxH H H.

Dans cette nouvelle série documentaire d’access prime time, la journaliste parcourt pas moins de 23 pays (pour 40 épisodes de 26 minutes). Son approche est résolument à part. "Je pose des questions que d’autres ne poseraient pas. Des questions terre à terre sur les couleurs par exemple. Je demande que l’on me montre les choses, que l’on me manipule physiquement."

Le contact physique, nécessaire avec les personnes qui lui servent de guides, favorise une relation plus directe. "Cela fait tomber les barrières. Les rencontres sont peut-être plus fortes que dans notre culture occidentale, où l’on se touche peu. Si la personne a envie de partager quelque chose avec moi et de s’engager un peu plus que dans une interview classique, on va à l’essentiel", confirme Sophie. "Il m’arrive de garder le souvenir de ce qui s’est joué. Dans le sud-ouest de la Chine, j’ai été cueillir du riz avec une paysanne qui ne parlait même pas le chinois traditionnel. Elle m’a pris la main et le contact a été immédiat. Je me suis rendue compte à quel point le langage corporel est universel."

Ce soir, Sophie Massieu s’envole pour la Corse aux côtés de Pongo, son chien, son "partenaire" depuis 2007, "une extension de moi-même" . Au cœur des montagnes rudes de la Balagne, elle croise un berger qui lui fait partager sa passion pour les brebis et les polyphonies. Une réelle poésie se dégage de cette balade, avant de laisser place aux sensations fortes sur le GR 20, un des sentiers les plus escarpés de France, ou lors d’un vol en parapente.

On le verra au fil des épisodes, la journaliste ne manque pas d’audace, et fait confiance ("c’est vital" ) aux personnes qu’elle croise, "à condition qu’elles soient sûres d’elles, zen avec ce qu’elles vont faire". Au-delà des prouesses (escalade, plongée en apnée ), elle découvre le monde avec tous les sens dont elle dispose : le toucher, l’odorat, le goût et l’ouïe (sens le plus développé). "Je ramène des souvenirs olfactifs, tactiles, auditifs, et des émotions. Les paysages, je les imagine si on me les décrit. J’ai une vision très intellectualisée des choses. Je ne peux pas toucher un ciel bleu ou des nuages "

Ses voyages à Kalymnos (Grèce), aux Canaries (Espagne), à Shanghai (Chine), en Irlande, en Palestine, en Inde, à Madagascar ou à New-York ont déjà séduit d’autres chaînes européennes, qui ont décidé de distribuer le programme ou d’acheter le format. Arte envisage d’ailleurs déjà une deuxième saison de "voyages".

A noter que ce programme est proposé en audiodescription et qu’un site Internet dédié (arte.tv/dans-tes-yeux) offrira une "plongée dans le point de vue de Sophie, avec un écran opaque et une carte sensitive". Enfin, "Dans tes yeux" trouvera un prolongement sur arteradio.com, à l’aide des nombreux rushes ramenés par les ingénieurs du son.