Le mythe interactif

aurélie moreau Publié le - Mis à jour le

Médias/Télé

En août, lors de la présentation des grilles de rentrée 2010-2011 des radios belges francophones, les administrateurs, directeurs généraux, producteurs, animateurs et tutti quanti scandaient haut et fort “In-te-ra-cti-vi-té”. NRJ, Vivacité (RTBF) ainsi que Radio Contact et Bel RTL (groupe RTL) tout particulièrement.

Sur les ondes de Vivacité, brandie par la RTBF comme la plus interactive de ses sept radios, l’émission “C’est vous qui le dites” de Benjamin Maréchal est d’ailleurs édifiée en symbole de réussite interactive au sein du paysage radiophonique francophone belge. “Cette marque interactive est la force de notre émission”, se félicite Maréchal. La libre antenne, qui s’ouvre chaque matin sur une thématique porteuse de l’actualité (jusqu’aux cinq grammes de cocaïne consommés quotidiennement par Jean Luc Delarue), récolte ainsi les avis et commentaires des auditeurs en direct simultanément sur Facebook, par téléphone et par sms.

Ce sont les auditeurs qui créent le fil conducteur. Moi, je ne fais que poser les questions et ils créent le contenu. Rien n’est organisé à l’avance, c’est l’auditeur qui structure le déroulement de l’émission par ses interventions. Et puis surtout, n’importe qui peut intervenir, ce n’est pas un rendez-vous de professionnels mais de Monsieur et Madame tout le monde.” Renvoyant au débat sans fin opposant les tenants de l’expertise aux défendeurs du témoignage, estimé plus authentique et dès lors plus fidèle à la réalité.

Et Dan Gagnon, producteur du “6/9” de NRJ, d’ajouter gaiement : “Cette année, dans la matinale, nous avons décidé d’augmenter la part d’antenne réservée aux auditeurs en leur demandant de nous raconter des anecdotes. Pourquoi se prendre la tête à créer nous-même le contenu alors que les auditeurs peuvent le faire eux-mêmes et mieux que nous ?” Une confidence à demi-mot, pleine d’autodérision, mais surtout significative et révélatrice d’une pratique relevant du participatif, permettant dorénavant à l’auditeur de modifier une programmation et le contenu d’une émission du choix des sujets à la thématique générale. “Il nous est déjà arrivé de changer de sujet en voyant, la veille, les commentaires sur Facebook par rapport au sujet qu’on aurait dû lancer le lendemain matin. Donc oui, quelque part, les auditeurs participent carrément au contenu et influent directement sur la programmation. Même les anecdotes choisies pour passer à l’antenne sont choisies indirectement par l’auditeur sur Facebook. Parler de ce qui intéresse les gens me paraît logique”, indique Cyril, animateur du “6/9”.

Avec une baisse constante des recettes publicitaires des radios, surtout musicales, l’intérêt de rajeunir l’interactivité réside souvent dans l’augmentation des audiences et la fidélisation du public, comme le rappelle justement Gerd Leonhard (considéré comme un expert mondial dans le domaine des médias sociaux) : les services interactifs radiophoniques sont désormais la clé de la progression de l’audience.

Par “renforcer l’interactivité”, comprenez par conséquent “créer une identité commune facilement identifiable”. “Le plus simple est de choisir un sujet parmi ceux proposés par les auditeurs ou un témoignage représentatif du cœur de cible, généralisable, pour pouvoir créer une sorte de miroir auquel s’identifiera la plus grande majorité des auditeurs”, indique Frédéric Antoine, professeur à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’UCL. In fine, les auditeurs s’approprieront l’émission, légitimée par la même occasion.

L’interactivité de “C’est vous qui le dites” a ainsi permis à l’émission de passer de 195 564 à 242 527 auditeurs du dernier semestre 2009 au premier semestre 2010. Alors que Frédéric Antoine signale pertinemment qu’il s’agit d’“un dialogue à sens unique, où le public dispose d’une liberté de parole quasi totale (une fois à l’antenne, NdlR) face à un Benjamin Maréchal qui pose essentiellement des questions. “L’interactivité implique un dialogue, un débat.”

“Hypocrisie !”, crieront en effet certains. Car ces constats deviendraient presque des lieux communs ! Sites Internet, réseaux sociaux, sms, appels en direct et en différé sur messagerie, courriels et courriers, les possibilités d’interaction sont éclectiques mais pourtant limitées et loin d’être aussi révolutionnaires qu’annoncé. La programmation musicale à la demande, les émissions de services (telles que “Les dépanneuses” de Bel RTL)…Tout ça n’est pas neuf et “C’est vous qui le dites” n’a certainement rien inventé. “C’est une mode ces deux dernières années de prétendre faire de l’interactivité et du participatif en radio. La seule nouveauté, ce sont les moyens supplémentaires d’interagir que permet Internet mais l’interaction existe depuis des années”, souligne le professeur de l’UCL. Un constat que partage volontiers Benjamin Maréchal : “C’est l’informatique et le téléphone portable qui ont seulement renforcé le phénomène.”

Si l’interactivité est définie au sens large du terme comme une interaction, la radiodiffusion a toujours dû tenir compte de son audience directement ou indirectement, y compris lorsque cette dernière était absente de l’antenne. En effet, dès les années 20, les associations d’auditeurs influençaient déjà, indirectement, la programmation, particulièrement pour les radios exclusivement dépendantes de leur audience. Le téléphone, les sms, d’abord, Internet ensuite, ont progressivement suppléé les courriers manuscrits envoyés à la radio et lus par les animateurs à l’antenne. “Qui plus est, dès ses premiers pas, la radio faisait déjà intervenir les auditeurs en direct”, observe justement Frédéric Antoine.

Paris PTT est la première radio à autoriser l’intervention des auditeurs directement à l’antenne dès 1927 dans ses émissions de divertissement. En 1936, Radio Luxembourg organise un radio crochet “karaoké”. C’est pourtant Europe 1 qui, en 1955, donne véritablement la parole aux auditeurs dans “Vous êtes formidables” de Pierre Bellemard ou dans “Cent mille Français ont raison”. Plus tard, suivront “Salut les copains” (toujours sur Europe 1) ainsi que “Le téléphone sonne” et “Radioscopie” de France Inter. Dès cet instant, “ce n’est plus vous qui écoutez la radio, mais c’est la radio qui vous écoute”, clamait Claude Villers. Dans les années 70, la naissance des radios pirates (baptisées plus tard de radios libres), amorçant la fin du règne exclusif et dichotomique des radios d’Etat et des radios privées, accentue le phénomène, autorisant n’importe quel auditeur lambda à s’exprimer sur les ondes.

“Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est qu’il est possible d’intervenir en dehors du média lui-même. Aujourd’hui par exemple, on peut intervenir parallèlement à l’émission radio sur Facebook, en dehors de la radio mais toujours en relation avec cette dernière”, explique Frédéric Antoine. Cette interactivité “modernisée”, hors champ radiophonique, reste cependant limitée voire parfois instrumentalisée. Lorsqu’il s’agit de retransmettre sur antenne les appels, sms, courriels, courriers et messages instantanés, l’opération de sélection dictée par la ligne éditoriale de la chaîne en filtre finalement la majorité.

Aujourd’hui, les auditeurs veulent devenir producteurs. Une tendance née d’Internet, de la télé et surtout de la téléréalité, qui a accentué davantage le phénomène. Depuis que les téléspectateurs ont le droit de voter et d’avoir un pseudo pouvoir sur ce qui se passe à la télé, on tente de redonner une place similaire à l’auditeur en lui donnant l’illusion d’être le maître du contenu et d’avoir une emprise sur les programmes. Mais, in fine, les clés de la production sont toujours dans les mains des mêmes personnes qu’auparavant”, conclut Frédéric Antoine.

aurélie moreau

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