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Quinze mois de discussions, sept ans de réflexion, c'est la recette des «Conversations avec un président» présentées ce soir sur France 2. Loin de se terrer dans un coin, Jean-Pierre Elkabbach, jadis brocardé et licencié, revient avec un document qui, à défaut d'être détonant, a valeur historique: cinq heures trente d'entretiens avec le président de la République, sorte d'ultime regard sur un septennat.

RÉVÉLATION POSTHUME

Le seigneur de la politique française se savait malade. Outre l'image extrêmement travaillée que l'homme d'Etat aimait donner de lui-même, c'est sans doute le principal reproche que l'on pourra adresser à cet imposant travail documentaire: Mitterrand savait que rien de ces discussions ne filtrerait tant qu'il serait encore aux affaires et donc, tant qu'il serait en vie. Pour certains, ces circonstances auraient été libératrices de parole; dans son cas, la tentation fut sans doute trop forte de résister «jusqu'au dernier matin du dernier jour.»

N'affirme-t-il pas d'emblée, lors de son premier entretien avec Elkabbach qu' «on ne peut rien contre la volonté d'un homme» ? Cette phrase mieux que nulle autre définit le noeud et le moteur du personnage, ce n'est donc pas un hasard si elle donne son titre au premier des cinq entretiens. Chaque film, fruit de plusieurs entretiens hebdomadaires, a sa cohérence et chacun s'inscrit sous une phrase forte, sorte de leitmotiv du président.

Entre l'homme d'Etat et le journaliste, très vite des habitudes sont prises: 30 minutes de conversations quasi hebdomadaires, entre la fin de sa journée de travail et les obligations du président. Les discussions portent bien sûr sur la situation politique qu'il se refusait à commenter en public et dans la presse à l'époque , mais aussi sur certaines décisions et réflexions ainsi que sur les livres qu'il lit, etc. Chaque film est la contraction de quatre ou cinq rendez-vous hebdomadaires dont l'intégralité sera montrée en septembre sur la chaîne Histoire1.

La défaite de la gauche, la deuxième cohabitation, la nomination et l'installation d'Edouard Balladur, la crise au PS, la parution de «Verbatim» de Jacques Attali, le suicide de Pierre Bérégovoy et la responsabilité des médias sont au coeur de ce premier pan d'histoire d'un président. Divers documents mettent en lumière ce que l'on savait déjà: le cynisme et l'acuité d'analyse politique d'un homme qui n'avait rien perdu de son mordant mais aussi ce dont on se doutait et que l'on perçoit clairement: les petits arrangements de Mitterrand avec l'Histoire. «Vous n'attendez pas de moi que je me livre à une confession?» Pas de scoop donc, peu de surprises, mais la soudaine transparence d'une volonté qu'il aurait certainement voulue plus déguisée encore. Il n'est pas sûr que malgré son ampleur, cette série ait permis de déchiffrer le fond de l'âme de François Mitterrand, analysait, en préambule, la directrice des programmes Michèle Cotta. «S'il y a des manques dans ce film, c'est de ma faute, reconnaissait en écho, Jean-Pierre El- kabbach à l'issue de la première projection. C'est dû au fait que j'avais résolu d'aborder certains sujets plus tard dans le déroulement de nos entretiens, mais je ne savais pas alors que la maladie me prendrait de court. Pour moi, il m'a manqué cinq à six mois.»

«Toutes les symphonies sont inachevées» disait Mitterrand. Celle-ci, quoique riche et parfois troublante, ne le démentira pas.

Les «Conversation avec un président» sur France 2: «On ne peut rien contre la volonté d'un homme», le 3/5 à 20 h 50; «Le procès Bousquet n'aura pas lieu», le 4 à 22h30; «Ce n'est pas mon affaire» le 6 à 22 h 30; «En général, les inquisiteurs sont des lâches», le 10 à 20 h 50; «Jusqu'au dernier matin du dernier jour», le 10 à 22 h 30. La Cinquième rediffusera les cinq volets entre le 13 mai et le 10 juin. Enfin, Histoire diffusera l'intégralité des vingt heures d'entretiens à la rentrée.

© La Libre Belgique 2001