Médias/Télé

ENTRETIEN

Cinquante ans de la RTBF, suite. Après avoir été fêté en grande pompe l'automne dernier, le jubilé de la télévision publique trouve un prolongement original dans une exposition ouverte ce week-end au Musée de Mariemont.

Original, car il ne s'agit plus ici de célébrer les pionniers de la place Flagey, les hauts faits de l'âge héroïque ou les émissions culte d'hier et d'aujourd'hui. L'accent se déplace résolument de l'institution vers l'usager, du petit écran vers le téléspectateur, avec un regard particulier sur «l'extraordinaire jardin de la mémoire» qu'ont forgée en chacun les images télévisées.

Maître de conférences aux Facultés N-D de la Paix à Namur, membre associé de l'Observatoire du récit médiatique (UCL), licenciée en histoire et docteur en communication, Muriel Hanot a assuré le commissariat de la partie historique de l'événement. Nous l'avons interrogée.

Présenter une exposition sur la télévision dans un musée classique, c'est faire cohabiter des réalités quelque peu antinomiques. Y a-t-il des exemples à l'étranger d'une telle démarche?

Non, je ne pense pas. L'idée est venue d'une conjonction, au moment des cinquante ans de la RTBF. François Mairesse, directeur du Musée, souhaitait exploiter la notion de cabinet de curiosités, qui est à la base des collections Warocqué. De mon côté, j'ai recueilli pendant trois années les témoignages des téléspectateurs qui ont vécu les débuts de la télévision. On a vu la possibilité de mettre en face-à-face deux modes de fonctionnement de la mémoire.

Mais est-ce encore la télévision comme telle qui est votre sujet? Ou s'agit-il plutôt de ce qu'elle nous a fait retenir de l'histoire du dernier demi-siècle?

C'est un ensemble de dialogues entre les objets du musée et les images de la télévision, mais cet ensemble comprend une introduction à l'histoire de la télévision. Dans les récits que les témoins m'ont faits, des changements comme le passage à la couleur, l'introduction de la publicité, la télécommande... apparaissent comme des étapes majeures.

Avez-vous retrouvé les tout premiers acquéreurs belges d'une télévision?

Plutôt leurs enfants. Il faut savoir que les premières télévisions ont été achetées avant le début de la télévision nationale en 1953. Un des fondateurs de «Télépro» m'a raconté comment son père a capté ses premières émissions. C'était en allemand, par l'émetteur de Langenberg. Tout dépendait de la frontière à proximité de laquelle on se trouvait. Lille a évidemment exercé une grande influence, d'autant plus qu'on y réalisait des émissions destinées au public belge, en français et en néerlandais.

Traiter de la RTBF seulement, n'est-ce pas une limitation un peu contraignante, alors que nous avons toujours reçu des chaînes étrangères et que le service public n'a jamais eu de monopole en fait?

C'est une question qui a fait l'objet d'un grand débat au sein du comité scientifique. Il est vrai que dans les souvenirs des gens, les images se mélangent et on ne sait plus très bien d'où elles viennent. C'est pourquoi nous avons retenu trois étapes pour l'exposition. Il y a d'abord eu la concurrence de fait des chaînes françaises, hollandaises, allemandes, et aussi l'arrivée de Télé-Luxembourg dès 1955 dans certaines zones. Ensuite, l'éclatement du paysage sous l'effet de la câblodistribution, avec l'importance prise par RTL et les difficultés financières de la RTBF qui la conduisent à demander l'accès à la publicité. Enfin, il y a l'internationalisation par le satellite et une concurrence qui dépasse désormais largement la RTBF et RTL, dans un petit pays dont les moyens sont en proportion.

Y a-t-il dès le début un souci des attentes du public?

Oui, très vite. Roger Clausse, l'administrateur-directeur général de l'INR (devenu la RTB en 1960, ndlr), a lancé le Service de l'enquête permanente, dirigé par Jacques Lacomblez. Gabriel Thoveron y a fait ses débuts. Le but n'était pas de faire des calculs d'audience mais de mieux connaître le public et de voir quel usage on pouvait faire de la radio et de la télévision.

Dans la mémoire des anciens téléspectateurs, quelles sont les images qui émergent le plus?

Les mariages royaux certainement, parce que ce sont des moments d'émotion et de communion d'un peuple. Il y a aussi l'accident du Mans en 1955, la crise de Cuba, l'assassinat de Kennedy, les premiers pas sur la Lune... Beaucoup de gens m'ont aussi cité des souvenirs associés à des événements qui les ont marqués au plan privé. Pour le mariage du roi Baudouin, beaucoup se souviennent être allés voir la télévision chez leurs voisins ou dans un lieu public comme la Gare centrale. Souvent, le rassemblement que la télévision a permis constitue le principal élément du souvenir. Mais cette époque a été révolue dès que tout le monde a eu un poste à domicile.

© La Libre Belgique 2004