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Comment des médecins ont-ils pu traiter des hommes comme du cobaye humain ? En traitant dans "Hippocrate aux enfers" des méthodes nazies de Mengele, Rascher, Clauberg, Heim et Hirt, Michel Cymes, le médecin médiatisé par France 5, interroge l’éthique et la mémoire.

Ce livre vous a-t-il servi à soigner la honte de n’avoir pas eu à subir la déportation à Auschwitz, comme vos deux grands-pères ?

Si c’est une thérapie, elle a eu plus d’effets secondaires que de bénéfices. Mon moral variait au fur et à mesure de l’écriture. Je faisais des cauchemars, j’avais des angoisses. Je ne sors pas indemne de ce livre. Non, je n’ai pas le syndrome du rescapé. C’est plutôt le médecin qui s’interroge : si j’avais été déporté et que j’aie dû aider Mengele dans les autopsies des enfants qu’il euthanasiait, comment l’aurai-je vécu ?

D’autant que vous vivez une situation ambiguë dans la mesure où des expériences menées par les SS ont pu servir la science, notamment la médecine spatiale que vous évoquez.

C’est très peu et dans mon quotidien, très indirect. On a pu apprendre des choses sur l’hypothermie, la déshydratation. Ils ont essayé de trouver un vaccin contre le typhus pour sauver les soldats allemands, mais ça n’a pas marché. Il faut bien distinguer deux choses : les questions sont légitimes d’un point de vue scientifique, mais les méthodes totalement insupportables. Le fait de contaminer volontairement des déportés, de les priver d’eau est insupportable. Le paradoxe est là.

Sur quels critères avez-vous sélectionné ces médecins de la mort ?

Ils sont venus au fil des lectures. J’ai commencé par Mengele. Il est incontournable. Sa vie a été rocambolesque. C’était un médecin compétent qui avait aussi cette folie dans ses exécutions, ses obsessions. Et il était à Auschwitz, ce qui me concernait plus directement. Il s’intéressait à la gémellité en pensant que, s’il en trouvait le secret, il pourrait peupler le monde deux fois plus vite. Un jour, il voit un père bossu. Son fils a un pied-bot. Il les fait immédiatement exécuter et bouillir pour avoir leur squelette. Il était persuadé que tout était inné. Scientifiquement, il voulait prouver ce qu’il disait. Toutes les tares de cette planète étaient portées par les juifs, par les tziganes. Il allait le prouver en examinant leur organisme.

Vous montrez que ces médecins n’étaient pas tous des frustrés, des ratés. Vous reposez ainsi la question de l’échec de la civilisation face au mal.

Je suis médecin. J’ai appris à soigner des êtres humains. Quelles que soient les atrocités que l’on peut commettre sur moi, je ne peux pas imaginer que l’autre n’est pas un être humain. Mais si demain il y a une guerre idéologique, qui sait ce qu’on est capable de faire pour sauver ses gosses ? Je n’en sais rien. On se rassure tous en se disant que ça n’est pas possible. A l’époque, tous ces médecins se sont retrouvés dans un endoctrinement, une folie de sauvetage de la race aryenne. Ils portaient l’uniforme, plus que la blouse.

Vous avez créé une vive polémique en écrivant que, vers 1975, l’Institut d’anatomie de Strasbourg conservait des restes de cadavres de prisonniers juifs provenant du camp de Struthof.

Je raconte l’histoire telle que je l’ai vécue et je rapporte ce que le docteur Uzi Bonstein m’a dit. Il me paraît sain d’esprit, je vois mal qu’il ait inventé tout cela. Aujourd’hui, quel intérêt l’Institut d’anatomie aurait-il à conserver des restes qui ne peuvent qu’entraîner une polémique ? Je suis intimement persuadé qu’il n’y a plus rien. Mais ils m’ont reproché de ne pas l’avoir écrit.

De fait, vous entretenez le doute.

Je pense que les traces du passage des médecins allemands à l’institut et à la faculté de médecine de Strasbourg ne sont toujours pas effacées dans la mémoire des gens qui travaillent là-bas. Il y a un vrai problème de ce côté-là et ce n’est pas moi le problème. Strasbourg a été annexée, ils sont hypersensibles sur le sujet. On me reproche de ne pas avoir écrit noir sur blanc qu’à l’époque, la faculté de médecine de Strasbourg était annexée par les Allemands et qu’il n’y avait plus de médecins français parce qu’ils étaient tous partis à Clermont-Ferrand. Je n’écris pas l’histoire de la médecine à Strasbourg ! Ils ont peur, probablement, que l’on assimile la faculté de médecine de Strasbourg, en 1942, avec les médecins français alsaciens qui auraient pu continuer à exercer aux côtés de Hirt (voir ci-dessous) . Je n’ai jamais écrit ça, parce que ce n’est pas la vérité.

Dans cet Institut, vous semblez particulièrement troublé par un escalier repeint en rouge carmin souligné de traits noirs, les couleurs du drapeau du IIIe Reich.

Je pense que c’est ce qui ne leur a pas plu. Ils ont pris un coup de poing dans la gueule avec cette histoire de peinture. Connaissant très bien l’histoire de ce lieu, j’aurais fait immédiatement le rapprochement et j’aurais demandé une couleur plus neutre.

Ce sont les mémoires, celle des lieux, celles des hommes, qui vous taraudent donc.

Ce livre est un devoir de mémoire. Les déportés disparaissent les uns après les autres. Aux générations suivantes de, sans cesse, rappeler que cela fut.


Polémique

La parution d’"Hippocrate aux enfers" a créé l’indignation dans le monde universitaire alsacien. Le 29 janvier dernier, lors d’une conférence de presse, Alain Beretz, président de l’Université de Strasbourg, a confirmé qu’August Hirt, anatomiste SS, a bien tenté de constituer une collection de squelettes de juifs, mais dans l’université nazie. Annexée, la Faculté de Médecine française de Strasbourg était alors repliée à Clermont-Ferrand. Alain Beretz reprochait donc à Michel Cymes de continuer à alimenter une rumeur qu’il y aurait encore ou qu’il y a eu, après 1945, des restes de ces martyrs juifs qui avaient été autopsiés par Hirt dans les locaux de l’Institut d’anatomie. "Aucun fait historique, aucun témoignage ne permet de faire crédit de cette rumeur qui nous discrédite tous" , affirme le président. Les dépouilles des 86 victimes juives reposent au cimetière israélite de Cronenbourg comme l’indique la plaque commémorative apposée sur le mur de l’université de Strasbourg.