Médias/Télé

entretien

Correspondante à paris

Après l'arrivée en France le 16 octobre de la chaîne BabyFirst sur CanalSat, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron a lancé une pétition sur squiggle.be : "Un moratoire contre la fabrique des bébés téléphages !" Repris dans "Le Monde" du 27 octobre, le texte a été cosigné par deux pédopsychiatres, Bernard Golse et Pierre Delion, et la pétition compte plus de 3 000 signataires, dont de nombreux spécialistes de la petite enfance.

Nous avons cherché à comprendre auprès de Serge Tisseron pourquoi il demandait d'interdire à ces chaînes d'émettre 24 heures sur 24.

Quelles sont les contre-indications ?

Un tout petit ne peut se construire que dans une relation corporelle, sensorielle et motrice avec le monde. Il a besoin de pouvoir bouger, interagir, prendre des objets, les lâcher. Or, la télé le rend captif. Il tend les bras, essaie de toucher l'écran, puis se cramponne à son accoudoir pour prendre quelque chose. Il est malheureux. C'est beaucoup plus structurant de mettre un bébé devant un boulier. Ce qu'on connaît est inquiétant, mais il y a énormément de choses qu'on ignore dans le développement du bébé, dans sa relation au monde et aux écrans. Une relation qui ne passerait que par les écrans ne gênerait pas les publicistes, mais serait préoccupante.

Qu'est-ce que capte un bébé ?

Il n'a pas un champ visuel aussi large qu'un adulte. Face à un personnage qui fait le même pas sur un fond qui défile, il ne comprend pas qu'il se déplace. Il est aussi agressé par les mouvements d'objets allant du fond de l'écran vers l'avant, jusque vers deux ans et demi. Et il ne peut établir le lien entre ce qu'il voit et ce qu'il entend, donc réagit fortement aux sons. Face à ce bombardement de bruits et d'images, il va essayer en grandissant de se raccrocher à des repères, en l'occurrence au personnage qui le représente le mieux. Après trois ans, les enfants actifs vont s'identifier au personnage le plus actif, les passifs résignés au personnage ayant ces tendances, les redresseurs de tort aux redresseurs de tort. Selon mes recherches dans des classes de maternelle, la télé ne rend pas seulement certains enfants plus violents, comme le montrent des études américaines, mais radicalise les enfants dans des comportements.

Où en sont les études sur le sujet ?

L'Académie américaine de pédopsychiatrie a formellement déconseillé de mettre un enfant devant la télé avant l'âge de trois ans. Selon l'Anglais Sigman, des enfants de moins de trois ans mis devant la télé présentent des déficits d'attention, de concentration, des troubles du sommeil et de l'alimentation. Une étude américaine récente montre que les enfants de trois à cinq ans qui regardent les dessins animés présentent des troubles relationnels plus nombreux entre cinq et sept ans, et notamment une attitude agressive. Les programmes pour enfants ont pour moteur le stress pour captiver l'enfant. Ce stress crée une surcharge émotionnelle qu'il n'arrive pas à gérer, parce qu'il ne peut faire de belles phrases.

Quel que soit le contenu du programme, l'écran lui-même pose un problème.

Un petit DVD de dix minutes regardé régulièrement peut être structurant, parce que l'enfant va y organiser une certaine représentation de l'espace et de la durée, comme lorsqu'on lui raconte le même conte de fée. Il est structurant de retrouver les mêmes repères, d'anticiper, de repérer que le chasseur arrive quand le loup sort de la forêt... Le grand problème de la télé, c'est le flux continu. L'enfant est constamment dérouté dans ses repères. Et il n'a pas le choix.