Médias/Télé Un ex-rédacteur en chef de "Cash Investigation" démonte le procès qui est fait à ses collègues d’"Envoyé spécial". 

La polémique enfle depuis la publication, lundi, par le journaliste Renaud Revel d’une note sur son blog "Immédias". Il y dénonce une négligence dans la préparation du reportage qui a coûté la vie, à Mossoul, le 19 juin dernier, aux reporters français Stéphan Villeneuve et Véronique Robert, et à leur fixeur irakien Bakhtiyar Haddad. Il pointe un non-respect des procédures, selon lesquelles la direction de l’information de France Télévisions doit être informée de tout reportage en zone dangereuse.

Le fait que le rédacteur en chef d’"Envoyé spécial", Jean-Pierre Canet, ne voit pas son contrat reconduit la saison prochaine n’y est pas étranger. C’est lui qui a donné son feu vert, le vendredi 16 juin, à une société de production extérieure, #5 bis, pour réaliser ce reportage sur la reconquête de Mossoul par une unité d’élite irakienne, la "Golden Division". Le fait qu’il n’en ait pas informé sa hiérarchie, attendant le retour, le lundi, d’Elise Lucet (absente pour des raisons de santé), n’a pas joué en sa faveur. Mais son éviction a été motivée par les audiences décevantes et une volonté de recentrer la ligne éditoriale d’"Envoyé spécial" sur des sujets environnementaux ou de société, l’enquête étant davantage portée par le magazine "Cash Investigation". Jean-Pierre Canet était aussi sur la sellette depuis la diffusion d’un sujet sur Bygmalion et sur Nicolas Sarkozy en pleine primaire de la droite.

Conditions de sécurité

Contactée, la direction de France Télévisions nous renvoie aux colonnes du "Monde", où Yannick Letranchant, le nouveau directeur délégué à l’information, reconnaît que "l’évaluation des conditions de départ et de sécurité a été respectée. Nous aurions peut-être, sans doute même, validé ce départ en reportage".

Les journalistes étaient assurés par la compagnie Escapade, qui collabore avec Reporters sans frontières, et des contacts avaient été noués avec des militaires irakiens et français. Benoît Bringer, journaliste d’investigation à "Premières Lignes", qui produit le magazine "Cash Investigation" (dont il a été le rédacteur en chef après Jean-Pierre Canet), estime de son côté que "Stéphan Villeneuve et Véronique Robert avaient pris toutes les précautions. Cette polémique n’est pas la bonne, nous confie-t-il. D’après mes informations, ce sont des journalistes extrêmement aguerris qui sont allés sur le terrain. Ils avaient fait des repérages avant, ils étaient avec le meilleur fixeur-journaliste sur place pour être dans ce genre de configuration, et ils étaient encadrés puisqu’ils étaient ‘embedded’ avec les forces irakiennes, lesquelles sont très organisées sur place, avec des chargés de communication, etc.", poursuit Benoît Bringer.

Un coup du sort

"Il est normal que les procédures soient vérifiées par France Télévisions, mais le fait que la direction soit tenue au courant n’aurait certainement rien changé au résultat. C’est un coup du sort. En rebroussant chemin depuis la ligne de front, les reporters ont pris la mauvaise porte pour rejoindre les soldats à l’arrière : elle était minée."

Le journaliste estime que "Jean-Pierre Canet est reconnu pour être un journaliste aguerri, sans concessions, extrêmement professionnel et respectueux des gens avec qui il travaille. Il a travaillé sur ces terrains-là, notamment avec le fixeur qui a été tué. Et à Mossoul, aujourd’hui, d’autres journalistes du ‘Monde’, du ‘New-York Times’ou de France 24 sont présents sur les mêmes zones."

Un grand reporter préférant rester anonyme s’étonne tout de même qu’une boîte de production ait été envoyée sur place alors que la rédaction de France 2 n’y envoyait plus personne. Et de rappeler les risques inhérents au métier de reporter de guerre.

"Ce sont ceux qui représentent le plus la bravoure dans ce métier. Mais on ne peut pas ne pas avoir de débat public sur la guerre et sur l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie", plaide Benoît Bringer.

Ce mardi, le prix Albert Londres de la presse écrite était attribué au journaliste Samuel Forey, légèrement blessé à Mossoul par l’explosion de la mine qui a tué ses confrères Stéphane Villeneuve, Véronique Robert et Bakhtiyar Haddad.