Médias/Télé

J e travaille à la télévision. Mon métier, c'est de fabriquer avec le temps qu'il fait votre seule conversation commune.» Aujourd'hui rédacteur en chef à Canal et à i-télé, Christophe Tison a fréquenté les coulisses de nombreuses émissions, de «Hit Machine» sur M 6, à «Tracks» sur Arte. Il en retire une analyse mordante et un récit à ce point heurté qu'on jurerait un «faux»: «Journalistes prêts à tout pour produire coûte que coûte les images qu'on attend d'eux... » Vedettes vomissantes, starlettes divas et droguées, stagiaires nymphomanes et producteurs incultes... Aucun des niveaux de pouvoir n'est épargné par son exploration. En ressort un récit étonnant de vérité où le meilleur côtoie le pire et où l'auteur - coupable nonchalance ou vraie humilité? - n'hésite pas à se charger lui-même.

Plus jouissif et plus intéressant, il y détaille les règles implicites et péremptoires de la réalisation en télévision que tous les producteurs de la terre martèlent en boucle: «1. A la télé, personne n'habite en banlieue; 2. On n'est pas sur Arte, on ne demande pas aux artistes de raconter leurs galères; 3. Les 25 types qui réfléchissent un peu, eh bien, ils regardent pas la télé. En tout cas, ils regardent pas cette émission.» Autant de traits de justification du «néant» qui lui inspirent cette comparaison: «La télévision est comme un savon; un savon du cerveau qui pique les yeux (...) Et lorsqu'elle a fini de mousser, de nous rincer l'âme et de nous vendre son Coca, elle a fondu, elle n'existe plus. (Aucun souvenir.)»

Se référant aux propos de Patrick Le Lay sur le «Temps de cerveau humain disponible», Christophe Tison se montre sans pitié pour ce milieu qu'il n'a pas cessé de fréquenter.

Passé des émissions musicales à l'actualité, il ne cache d'ailleurs pas ses ambiguïtés lorsqu'il contemple son passé. «Je regrette parfois les paillettes de «Nulle part ailleurs», les interviews d'Iggy Pop, l'oeil malin de De Greef, la petite robe ras-le-bonbon d'Amélie ou la conversation de Guillaume Durand quand j'étais à «Campus»... (Tout ce savon, tout ce savon qui m'emportait au loin, au loin...)»

Peu avare d'anecdotes sur sa vie privée, souvent intimement liée à sa vie professionnelle, c'est surtout la télé et les moeurs qu'elle initie qu'il décrypte avec un cynisme d'autant plus confondant qu'il en fut souvent la victime partiellement consentante. Ce dont il ne fait aucun mystère. «C'est toujours par omission que la télé ment. Parce qu'il faut aller vite, privilégier le spectacle et les larmes qui vendent mieux que la vérité.»

Champion de la formule assassine et du mot qui sonne juste, il extrait de son expérience le dénominateur d'une société dont les piliers sont (presque) tous télévisés. Et gravés dans l'instantanéité. Une analyse-charge à méditer...

«Temps de cerveau humain disponible», Ed. Grasset, 269 pp. Christophe Tison est également l'auteur de «Il m'aimait» (2004).

© La Libre Belgique 2005