Médias/Télé Carrière Portrait

Vendredi, Philippe Dutilleul quittait la RTBF dans le cadre d’un plan de départs volontaires. Avec lui, c’est une figure d’un certain journalisme qui s’en va, qui aura marqué les ondes publiques avec au moins trois reportages inoubliables : "Une délégation de très haut niveau" en 2000, qui suivait les aventures de Willy Burgeon en Corée du Nord, "Bye Bye Belgium" fin 2006 et "Léon Degrelle ou la Führer de vivre" en 2009.

Entré à la RTBF le 1er novembre 1981, Dutilleul commence sa carrière à Mons comme journaliste de terrain et présentateur du journal parlé aux côtés de Jean-Paul Procureur. C’est avec lui qu’il fait ses premiers pas à "Strip-Tease", avec "Monsieur Pierre" en 1987. Ayant également travaillé pour "Au nom de la loi", Dutilleul prend goût au magazine. En 1989, il rejoint la section enquête et reportage de la RTBF, tout en travaillant pour la cellule documentaire. A côté de son travail pour "Strip-Tease" (dont il a réalisé 10 sujets de 1987 à 2002), "Devoir d’enquête" ou "Tout ça", Philippe Dutilleul a en effet réalisé de nombreux documentaires. Avec le réalisateur français Patrick Benquet, on lui doit ainsi en 1999 "Sale temps sur la planète", série de trois docs coproduits avec France 2 sur les dérèglements climatiques.

S’il quitte la RTBF après 31 ans, c’est sans amertume et sans regrets. "Le style a changé, les émissions aussi. La forme a pris le pas sur le fond, je le regrette. Je trouve que la télévision n’est jamais meilleure que quand elle procure du plaisir avec intelligence. Mais cette évolution concerne l’ensemble des chaînes publiques, pas que la RTBF, qui suit le mouvement. Je ne me retrouve plus dans cette évolution des médias. Comme la culture, l’info est devenue un objet commercial Aujourd’hui, faire entendre une voix divergente du politiquement correct omniprésent est extrêmement difficile. On est contraint de faire des coups pour se démarquer au milieu de la surinformation. Le défi est de trouver de nouveaux "produits" qui conservent un aspect de service public en alliant un côté ludique et poil à gratter. Mais c’est de plus en plus difficile car on a de moins en moins de temps, d’argent et de considération."

Se détacher de l’écriture "Strip-Tease"

"Une délégation de haut niveau", Degrelle, "Bye Bye Belgium" Quelle que soit leur forme, les sujets de Dutilleul ont toujours eu un contenu politique fort. "Je ne crache pas dans la soupe; je suis content que "Tout ça" continue. Mais il ne vous a pas échappé qu’il y a une évolution que je ne partage pas. Je trouve qu’on reste trop à la surface, qu’on est plus dans le buzz que dans le contenu. La forme actuelle me semble trop proche de l’écriture originelle. Ça ne va pas dans le bon sens. On doit garder la même démarche décalée, le même regard, mais quitter cette écriture si l’on veut aller plus loin."

On sent bien en effet chez Dutilleul une volonté de revenir à une structure plus classique, tout en restant fidèle aux principes de la grammaire sans commentaire. Soit exactement ce qu’il réussissait dans "Léon Degrelle ou la Führer de vivre" en 2009, mariant Histoire et esprit "Strip-Tease". Avec succès puisque ce numéro de "Tout ça" avait été suivi par 465 000 téléspectateurs en prime sur La une. Mais la démarche n’est pas du goût de tout le monde. La preuve avec les pressions subies par France 3, qui a finalement diffusé son reportage mais "saboté", alourdi d’un commentaire explicatif. Tandis que la chaîne censurait un passage où l’on parlait de l’amitié intellectuelle de Degrelle et d’un communiste catalan. "En France, on ne peut pas montrer cela. Cela risquerait de troubler les lignes. Exactement comme quand on se fait traiter d’imbéciles par un grand universitaire de l’UCL pour "Bye Bye Belgium". On ne peut pas montrer les lignes qui bougent "

"Bye Bye Belgium" Une bombe qui, un soir de décembre 2006, a virtuellement fait voler en éclat la Belgique. Et éveillé une bonne partie des consciences francophones sur l’avenir du pays. "On nous a reproché d’avoir trop joué sur l’émotion Mais l’histoire récente nous a prouvé qu’on ne s’était pas vraiment trompé, que le pays continuera d’évoluer vers plus d’autonomie et que la Flandre finira par prendre son envol. Je ne vois d’ailleurs pas au nom de quoi on devrait refuser à un peuple son autonomie. Qu’il s’agisse des Flamands, des Catalans ou des Ecossais Ça n’a pas de sens."

Six ans plus tard, Philippe Dutilleul continue de se montrer très dur pour le système médiatique et la classe politique francophones. "Je crois qu’on rend un très mauvais service à la cause francophone en continuant à faire croire que la Belgique peut continuer à exister dans un tel rapport de force avec la Flandre. Il faut que Bruxelles et la Wallonie prennent leur envol économique. Une des choses qui m’a poussé à faire "Bye Bye Belgium", c’était une conviction profonde : la différence entre le discours public et en off de certains hommes politiques. Je pense que nos politiques devraient faire preuve de plus de courage et de lucidité. Si la Belgique disparaît, je m’en contrefous. Par contre, ce qui m’intéresse, c’est le sort de ses habitants "

Une retraite active

S’il n’est plus salarié de la RTBF, Philippe Dutilleul continuera à travailler. On découvrira d’ailleurs prochainement sur la RTBF deux docs : "Bienvenue chez les P’tits" et "Monseigneur et les Indiens". Le premier est une balade à Monaco, Andorre et au Liechtenstein. Le second suit le roi fantoche d’Araucanie, héritier d’un aventurier français du XIXe siècle qui prétend défendre les Indiens Mapuche au Chili et en Argentine. "L’idée était de faire une sorte de suite à "Bye Bye Belgium" en allant voir ailleurs ce qui se passe dans des Etats plus petits ou qui n’existent plus. On est dans des formes plus classiques de reportage. Même si, dans le second, on est encore dans l’esprit "Tout ça" ancienne manière, dans une sorte de fable post-coloniale plutôt rigolote. C’était plus difficile dans le premier d’intégrer de l’info sans aucun commentaire. Mais l’idée était de casser l’image de ces princes que l’on voit dans les magazines sur papier glacé, à la RTBF ou sur RTL-TVI. En les montrant dans leur réalité politique..."

Toujours en collaboration avec la RTBF, le journaliste travaille actuellement sur un documentaire sur les médias et la manipulation, la limite entre le réel et la fiction. Tandis que les éditions du Moment à Paris lui ont passé commande, dans leur collection "Ils sont fous ces ", d’un petit ouvrage sur la Belgique. Bref, à 61 ans, la retraite s’annonce plutôt active pour Philippe Dutilleul.