Médias/Télé Jean-Jacques Péché pose un regard "doux amer" sur le petit monde de la télévision.  

Grâce à un ton sobre mais pétri d’humour tendre, Jean-Jacques Péché a filmé les bruits de la vie des Belges et la banalité du mal pendant onze ans. "Un don de sympathie profonde", écrivait le critique Paul Davay, "[…] sans caricatures ni plaisanteries faciles." Cinéaste et réalisateur; professeur de mathématiques, de physique et de chimie; passionné d’astrophysique… Jean-Jacques Péché vient d’une "autre époque", rappelle-t-il. Celle du 16 millimètres et du Nagra, des années 50 - un âge "où la télévision prenait une orientation nouvelle grâce à l’expo 58 et au son synchrone" - l’ancien assistant d’André Delvaux et de Jean Brismée évoque "Faits divers", (son) émission culte de la fin des années 60 et pose un regard "doux amer" sur le petit monde de la télévision…

Quel est le principal apport de "Faits divers" ?

Nous réalisions des documentaires socio-politiques. On voulait dresser le portrait de la société à travers le regard de ceux qui subissent l’histoire plutôt que ceux qui la font. Nous étions interpellés par ce mouvement libertaire qui affectait alors l’ensemble de la société sous la bannière mai 68. En télévision, la conception de la morale était particulièrement prude. La direction réfléchissait beaucoup à nous laisser utiliser les mots "pilule" et "soutien-gorge".

"Faits divers" a brisé les tabous ?

Oui. Lorsque nous avons filmé "La bataille des Marolles", c’était la première fois qu’une équipe de télévision passait autant de temps dans une communauté à laquelle personne ne prêtait attention. Pendant une heure, on a parlé de ces gens avec la richesse, la variété, la truculence nécessaire, selon leur langage : le bruxellois. Mais la hiérarchie s’interrogeait : était-il vraiment nécessaire de consacrer une heure d’émission à ce "monde-là" ?

Aujourd’hui, que reste-t-il de l’esprit "Faits divers" ?

La télévision a beaucoup changé. Il y a tellement de chaînes que tous les thèmes ont été abordés sous tous les angles par de nombreuses équipes. Par contre, ce qu’on voit de moins en moins, c’est cette idée de mettre (comme le disait Henri Cartier Bresson) l’œil, le cœur et le cerveau sur la même ligne de mire.

C’était une particularité de "Faits divers" ?

Ça faisait partie de notre démarche. Nous ne voulions pas de larmes mais nous voulions développer une approche émouvante, au sens noble du terme. Un bon documentaire, ce sont des moments de vie et d’authenticité. Quand des gens qui n’ont l’air de rien sont envahis d’une force révélatrice, ils prennent la parole, disent des choses particulièrement intéressantes et deviennent brusquement fascinants. Capter ce contexte, ce territoire, ce personnage, ce discours de vérité, c’est d’une richesse extraordinaire.

L’émission n’a-t-elle pas fait de petits ?

Oui mais le ton n’est pas le même. Aujourd’hui, dans la télévision du réel, même si certaines émissions ont été remarquables, il y a souvent une manière complaisante de regarder les gens "d’en bas" se débattre dans leur merde. On a le sentiment qu’on les regarde sans vouloir y apporter quoi que ce soit. C’est peut-être ma formation de professeur mais j’ai toujours essayé de trouver du sens. J’essayais d’éclairer ce sens par d’autres personnes qui pouvaient apporter - par leur regard extérieur - une forme de richesse, de sensibilité et d’intelligence sur la situation parfois désespérante des gens que je filmais.

D’où l’humour tendre ?

Oui. Nous venions du cinéma et c’était l’époque de la Nouvelle Vague tchèque avec Milos Forman, Ivan Passer et Vera Chytilova. En Tchécoslovaquie, ils exploraient mieux que nous la truculence de certains milieux. Or on était dans une même communauté de pensée. Ce ton doux amer, mi-figue mi-raison, est un ton auquel je suis très attaché. C’est mon regard sur la vie en général. J’aime ce mélange de rire et de larmes.

Vous évoquez mai 68, mais c’était aussi une époque où la RTBF jouissait d’un certain monopole : pas d’écrans publicitaires, de notion de primetime ou de diversification et d’éditorialisation des chaînes… On parlait plutôt d’éducation permanente. Vous avez d’ailleurs travaillé pour le secteur de la "télévision scolaire". Dans les conditions actuelles, un "Faits divers" serait-il possible ?

Je pense que oui. Je dirais qu’il y aurait même moyen de refaire une télévision scolaire. Mais je reproche à cette télévision de la téléréalité de n’avoir rien à dire. C’est une télévision que je veux bien qu’on fasse - pourquoi pas ? - mais n’oublions pas que la télévision est aussi un outil extraordinaire pour découvrir notre société sous des angles qui nous seraient inconnus autrement. Si on vivait une fois le quotidien - juste une heure ! - de gens qui vivent dans les égouts pour que nous puissions jouir d’une eau potable, pour que vivent les plantes et les êtres humains ? Qui est derrière cette vieille dame dans le tram ? Elle a travaillé, aimé. Elle a eu des enfants, des amants. C’est peut-être une femme semblable à ma mère, à la femme que j’ai aimée, à la femme que mon fils rencontrera demain. C’est ce lien, ce réseau affectif, cette richesse qu’il nous appartient de mettre en évidence. Je pense que la télévision n’explore et ne questionne plus suffisamment cette réalité directe et frontale du quotidien. Encore que, j’ai vu très récemment un film sur Molenbeek ("Molenbeek, génération radicale", réalisé par José-Luis Peñafuerte et Chergui Kharroubi, NdlR). C’était une excellente émission. Voilà un travail qui met en évidence des gens qui, au sein d’une communauté qui pose problème, se saississent enfin du micro pour un résultat à la fois riche, nuancé et contradictoire. C’est beau, une télévision qui met son savoir au service des gens.

C’est-à-dire ?

Parce qu’elle permet de prendre de la hauteur, multiplie les points de vue, bénéficie d’une vue d’ensemble et de facto moins réductrice… On a aussi une télévision populiste à laquelle il faut faire attention. Mais faire un film, quand on trouve le ton juste, c’est s’intéresser à l’épanouissement ou non de l’être humain au sein d’une société. Je suis par exemple allé à Malmedy récemment, pour entendre chanter un chœur en wallon. Je les ai tout de suite filmés car ils chantaient avec cette authenticité et cette beauté qui transforment des visages ordinaires en quelque chose de beau. Dans leur manière de chanter et d’être, se dégageait une forme de noblesse et de dignité. Brusquement, ils véhiculaient la beauté d’une langue. Je trouve que, dès qu’on est en contact avec des gens comme ça, il faut prendre le temps de penser cette beauté avec eux pour la rendre la plus intelligible possible dans un récit. Car ce qui ne se conçoit pas avec du temps, le temps ne le respecte pas.


Cycle spécial "Faits divers" à la Cinematek

Quoi ? La Cinematek, en partenariat avec la Sonuma et Médor, consacre une rétrospective à l’émission "Faits Divers". Elle a sélectionné dix documentaires - parmi les meilleurs - pour constituer sa programmation. Chacun d’entre eux sera projeté à deux reprises pendant la rétrospective.

Quand ? Du 6/01 au 18/02. La 1re projection aura lieu ce vendredi 6 janvier avec "Un vieux", en présence de Jean-Jacques Péché, coréalisateur et instigateur de l’émission (lire entretien ci-dessous).

Détails de la programmation . La Cinematek diffusera également le célèbre et piquant "Week-end ou la qualité de la vie", "La Bataille des Marolles", "La revanche de Saint-Nicolas", "Les Réservistes", "Bonjour Monsieur le Maître", "Le Psychiatre, son asile et son fou", "Les Enfants de la Balle", "Les Fonctionnaires", le dramatique (et le plus long des reportages) "Une vie", "Le poids de l’uniforme" et, enfin, "Viens dans ma ville, viens dans ma rue".

Où ? A la Cinematek, dans les bâtiments du Palais des Beaux-Arts à Bruxelles. TVW -- > Détails du programme, des séances et des horaires, sur le site de la Cinematek : www.cinematek.be