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CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE À NEW YORK

Le téléspectateur non averti pourrait croire à une nouvelle version de Miss America. Neuf jeunes filles au physique avantageux défilent une à une sur un podium, en maillot de bain et en lingerie fine. Mais, à chaque passage, on aperçoit, en toile de fond sur l'écran, un visage de femme pas très à son avantage, les cheveux en bataille et l'air généralement un peu triste.

L'animatrice de l'émission annonce une séquence reportage pour «montrer ce que les candidates ont enduré pour en arriver là». Rien ne nous est épargné: l'opération du nez, la liposuccion, la pose d'implants sur le menton ou les pommettes. On voit des femmes qui pleurent, au bord de la dépression, et qui assurent en même temps qu' «il faut souffrir pour être belle».

C'était il y a quelques semaines sur la chaîne américaine Fox News, lors de la finale de «The Swan» («le Cygne»). Comme son nom l'indique, le but de l'émission est de choisir des femmes ordinaires pour en faire des super-beautés (des «cygnes») après les avoir confiées aux bons soins de la chirurgie esthétique. Quatre mois d'interventions à coups de scalpel pour seize jeunes femmes au total, qui se font peu à peu éliminer avant de parvenir en finale et d'empocher 50000 dollars pour l'heureuse gagnante.«The Swan» a connu un succès certain auprès des téléspectateurs américains, mais a aussi soulevé une controverse chez les professionnels de la chirurgie esthétique. Car d'autres chaînes américaines ont développé ces derniers mois des concepts d'émission semblables.

Beautés fabriquées

ABC, la première, a lancé en début d'année «Extreme Make Over» («Changement total»), un show dans lequel des inconnus se voient offrir de se faire radicalement retoucher le portrait devant les caméras. MTV a également surfé sur la vague en créant «I Want a Famous Face»: chaque semaine, il est proposé à des adolescents de «réaliser leur rêve» en les faisant ressembler à des acteurs ou des actrices connus. Lors d'une récente émission, deux jumeaux boutonneux se sont ainsi «transformés» en Bratt Pitt et Keanu Reeves. Chacun a subi trois interventions pour un résultat des plus douteux. «Il s'agit peut-être de télé-réalité, mais on nage en plein dans l'imaginaire en ce qui concerne la chirurgie esthétique», estime Alan Matarasso, qui dirige l'un des cabinets de chirurgie esthétique les plus réputés de New York. Contacté pour travailler pour des télé-réalités, il a toujours refusé. «Le problème, c'est que les chaînes vendent du divertissement. On regarde ces programmes et on a l'impression qu'en un rien de temps, on peut changer d'apparence physique. C'est faux.»

Montrés du doigt, les networks ont jusqu'ici rejeté les critiques, en assurant qu'ils donnaient à chacun la chance d'une «nouvelle vie». «Quand je regarde Miss America à la télévision, je suis déprimée car je sais que je ne serai jamais comme ça», a expliqué Nely Galan, la productrice de The Swan, à People Magazine. «Si je regarde le Cygne et que je suis grosse, j'ai l'espoir de pouvoir y arriver moi aussi.» Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que les chaînes ne vont pas laisser tomber le filon aussi rapidement. «Fox a déjà décidé de financer une nouvelle saison de The Swan», assure Bill Carter, du «New York Times».

Shows risqués pour la santé

«L'émission n'a pas battu des records, mais les chaînes estiment que la fascination pour la chirurgie esthétique l'emportera. Le seul problème, c'est que plusieurs annonceurs n'ont pas voulu acheter de spots durant le show car ils estimaient que les images du bloc opératoire étaient difficiles à supporter.»

Dans un pays où plusieurs millions de personnes ont recours chaque année à la chirurgie esthétique, certains estiment aussi que le risque de ces shows est d'inciter tout le monde à vouloir user du scalpel à la moindre occasion. «Si on étudie les jeunes femmes qui ont participé à l'émission, on peut se demander si toutes ces interventions étaient nécessaires, s'interroge encore Alan Matarasso. Leur imposer autant d'opérations est discutable. Est- ce que quelqu'un s'est même préoccupé de l'impact psychologique que peut avoir une telle chirurgie dans six mois ou dans un an ?»

Pour l'instant, Rachel Love-Fraser, la gagnante de la finale (neuf opérations à elle seule), se dit «totalement heureuse». Pendant l'émission, elle ne pouvait joindre son mari qu'une fois par semaine par téléphone et elle avait pleuré en direct quand celui-ci avait refusé de lui répondre, visiblement agacé par son absence prolongée. «Maintenant, cela va beaucoup mieux. Il a compris que tout cela valait vraiment la peine...»

© La Libre Belgique 2004