Médias/Télé

On s'engage dans l'interview d'un personnage célèbre, et elle se trouve la plupart du temps être trop longue par rapport au temps dont nous disposons sur antenne. Que garde-t-on? Ce qui concerne l'événement imposé par l'actualité. Par exemple: le nouveau film. Ou les motifs de la présence en Belgique, etc. Ce qui reste, que l'on appelle `les chutes´, un terme déjà redoutable en soi, est souvent plus intéressant ou à tout le moins plus original que ce qui a été sauvegardé.

On prie donc le monteur de conserver ce métrage. Mais qui va le classer? Pendant combien d'années faudra-t-il le conserver avant qu'il ne serve à quelque chose? Bien souvent, discrètement, la pellicule termine sa carrière dans le panier. Out! Fini! Si un jour on la demande, on fera semblant de chercher tout en sachant très bien qu'elle n'existe plus... Ou s'étiole quelque part au milieu d'un monceau de péloche inutilisée.

Il y a mieux encore, il y a tous les faits qui ont pu entourer une interview, qui décriraient une atmosphère, voire un caractère et que personne n'a filmés. Je prends un exemple: Peter Ustinov à Liège pour l'émission `Cinéscope´ qui célébrait, me semble-t-il, un anniversaire. A 11 heures, Ustinov disert rencontre la presse: drôle, brillant. Nous allons déjeuner: Ustinov invité on ne pourrait plus agréable. 14 heures, on s'achemine vers le lieu de l'émission. En chemin, Ustinov signe aimablement des autographes. A l'époque, il n'y avait pas encore de véritable studio dans la Cité ardente. Les rencontres étaient filmées dans le lieu-dit `bar de la presse´, particulièrement bas de plafond, et en public. Malgré la proximité de la Meuse, il fallait ajouter des spots. Or, ce jour-là régnait une chaleur caniculaire. La température extérieure, la présence du public, l'éclairage supplémentaire, l'exiguïté du volume: il faisait chaud à mourir. Plus tard, la maquilleuse me dira qu'à un moment donné, elle m'a vu devenir livide: je crois effectivement avoir eu une perte de conscience, heureusement furtive.

Ustinov, lui, raconte, commente, expose, multiplie les bons mots et rayonne de tout son embonpoint parfaitement dominé depuis belle lurette. L'émission terminée, nouvelle conférence de presse. Même lieu mais debout.

Personnellement, je profite de la situation pour m'éclipser un moment et me rafraîchir. Les questions se sont taries, nous pouvons songer à aller dîner. Petit restaurant pittoresque, Peter Ustinov anime notre repas amical de considérations variées sur les sujets les plus inattendus et qui, comme de bien entendu, n'ont pas été abordés au cours de l'émission. Non seulement son discours est plein d'humour mais le voilà qui, pour nous plaire, se met à dessiner sur les serviettes d'un trait que bien des professionnels de la plume auraient à lui envier. Et puis, aux abords de minuit, mine de rien, au fil d'une conversation portant sur la musique, le voilà qui cite sans sourciller dix noms de compositeurs belges contemporains. Je suis soufflé. Bien peu de musicologues pourraient en faire autant. J'y ai réfléchi à ce moment de grande stupéfaction.

Je me suis dit que peut-être, tandis que l'avion l'amenait de Suisse, il s'était amusé à rapidement assimiler un court ouvrage sur la culture en Belgique. Et puis, force a été de me dire que ce n'était pas certainement la bonne explication, sans quoi il n'aurait pas attendu si tard et que nous fussions en si petite société pour nous bluffer avec ses connaissances. Mais j'ai toujours gardé la conviction que le vrai document que nous aurions dû mettre en boîte ce jour-là, c'était Ustinov au naturel, d'une intelligence supérieure et d'une résistance peu commune, devisant avec un égal brio pendant des heures et des heures.

© La Libre Belgique 2002