Médias/Télé Aude Dassonville et Jamal Henni analysent la perte d’influence de la chaîne dans un livre corrosif.Caroline Gourdin Correspondante à Paris

Vingt ans après "TF1, un pouvoir" de Christophe Nick et Pierre Péan, deux journalistes spécialisés dans les questions audiovisuelles, Aude Dassonville (Télérama), et Jamal Henni (BFM Business), mènent l’enquête. "En analysant les programmes et les comptes, en décortiquant les jeux d’influences politiques, en révélant ce qui se passe dans les coulisses" , précise la quatrième de couverture. Malgré ce à quoi on pourrait s’attendre, compte tenu de l’image délétère qui colle à la semelle de la chaîne privée comme un vieux chewing-gum, "TF1, coulisses, secrets, guerres internes" (1) n’est pas un brûlot à charge.

Aude Dassonville et Jamal Henni dressent un portrait critique, et extrêmement documenté, d’une chaîne dont la toute-puissance et l’arrogance ne sont plus que de lointains souvenirs, sa part d’audience oscillant désormais autour des 20 % (après avoir connu des sommets à 43 % de PDA). "Savoir ce qu’il reste aujourd’hui de ce fameux pouvoir ne manque pas d’intérêt , exposent-ils en préambule . Est-il demeuré aussi écrasant et incontestable qu’on l’imagine, malgré la multiplication des chaînes concurrentes, l’arrivée d’Internet et les ravages de la crise du marché publicitaire ? De quoi se nourrit-il aujourd’hui ? Comment s’entretient-il ? Par quoi cette suprématie est-elle menacée ? Comment la chaîne s’y prend-elle pour assurer son avenir ? Qu’est-ce que cette puissance - celle qu’on lui prête et celle dont elle jouit réellement - dit de la société, des téléspectateurs, du monde politique et de celui des affaires ?"

Le plan "Fitness" de Paolini

En un peu plus de 260 pages, les auteurs livrent un récit qui ne se veut pas seulement corrosif, bourré d’anecdotes croustillantes concédées par les acteurs eux-mêmes, sous couvert d’anonymat. Ils procèdent à une analyse approfondie de la stratégie de TF1, et de son évolution, depuis sa privatisation en 1987 et la mainmise du groupe de BTP Bouygues.

Même Nonce Paolini, PDG de TF1 des années 2007 à la mi-février 2016 (remplacé par Gilles Pélisson), a accepté de rencontrer les auteurs à trois reprises. Une partie substantielle de l’ouvrage est d’ailleurs consacrée à l’"ère" Paolini, marquée par les baisses en tous genres : de coûts (le "plan Fitness"), de la masse salariale, des audiences… Mais pas des dividendes des actionnaires.

Le virage pris par Nonce Paolini sur le plan éditorial est aussi largement commenté. Exemple : "En dix ans d’existence, le genre roi de la téléréalité qui fait chanter est passé de Star Academy à The Voice , soit d’un concours de chant avec éliminations, amourettes et engueulades filmées vingt-trois heures sur vingt-quatre à une sorte d’"Ecole des fans" rebootée où, certes, des candidats sont éliminés, mais seulement après qu’on les a chaudement félicités et laissés pleurer dans les bras… L’émotion n’est-elle pas le dénominateur commun à toutes les générations ? Le jeu d’aventures est lui aussi en train de se chercher une nouvelle jeunesse."

Connivence

Au-delà de passages bien sentis, sans surprise, sur la frilosité de la chaîne en matière de création (notamment dans le secteur de la fiction), et sur ces années "trash" , "populistes" ou "bling-bling" , où Patrick Le Lay s’efforçait de vendre du "temps de cerveau disponible" à Coca-Cola, le livre explore longuement les rapports de consanguinité et les connivences entre l’influente TF1 et le pouvoir politique, quelle que soit l’équipe en place (même si la chaîne privée est plutôt réputée de droite). "Ce n’est pas pour rien que lorsque la droite est au pouvoir, la gauche hurle au favoritisme, et qu’une fois la gauche aux affaires, la droite se dit choquée de la complaisance du 20 heures à son égard ! Avant d’être de droite ou de gauche, TF1 est de commerce."

On pourra encore sourire de ces costumes peu reluisants taillés par les auteurs pour les (ex-)stars de TF1 (Estelle Denis, Claire Chazal, PPDA, Benjamin Castaldi, Laurence Ferrari, etc.). Mais on s’arrêtera en particulier sur le feuilleton des tractations entre TF1 et le Conseil supérieur de l’audiovisuel, notamment, qui aboutira, in fine, au passage à la TNT gratuite de la chaîne d’info LCI, le 5 avril prochain. Un véritable western politico-économique.

"TF1, coulisses, secrets, guerres internes" Flammarion Enquête, 265 pp., env. 21 €