Médias/Télé Trois émissions spéciales pour célébrer le magazine. Sur Arte, à 23 h 55.  Entretiens.

Jean-Marc Barbieux et David Combe, rédacteurs en chef parisiens, nous rappellent l’esprit facétieux de ce magazine en quête d’artistes alternatifs, qui attire 300 000 téléspectateurs et 600 000 abonnés sur les réseaux sociaux.

Peut-on encore parler de contre-culture aujourd’hui ?

Jean-Marc Barbieux. Etant donné que cela sert plutôt à vendre des tee-shirts, nous ne nous revendiquons ni de la marge ni de la contre-culture, même si "Tracks" est souvent catalogué comme cela.

David Combe. Nous ignorons les artistes et les créateurs qui sont là pour que le système perdure sans faire de nouvelle proposition. Et nous nous intéressons à ceux qui essaient d’être inventifs, en rupture, sans être nécessairement dans la transgression. Nous avions parlé à l’époque de Lars von Trier, qui voulait arrêter d’utiliser des effets spéciaux, de la lumière, de la musique… Ces gens qui sont en dehors du système n’ont pas intérêt à reprendre une appellation donnée par la culture dominante et se dire contre, alors que souvent, ils portent un projet enthousiasmant. Ils cherchent à suivre leur route, ouvrent de nouvelles portes et créent un petit séisme dans notre société.

J.-M. B. Notre vocation est d’aller guetter tous ces signaux faibles de propositions alternatives, de choses qui peuvent sembler étranges, déviantes ou marginales et vont peut-être entrer dans la culture dominante, comme cela s’est souvent produit dans l’histoire de "Tracks".

Est-ce le signe que la société est en mouvement ?

J.-M. B. On enseigne dans les écoles de journalisme américaines la théorie du donut. Au centre, il y a les infos sur lesquelles tout le monde s’accorde : les droits de l’homme et les recettes de cuisine. Le corps du donut est le lieu du débat et des grandes questions de société. Et l’extérieur du donut, la zone déviante, recouvre des débats qui n’ont pas lieu d’être selon le corps dominant, mais qui, à un moment, vont pénétrer le donut. Nous sommes à la surface du donut, pour faire entrer les propositions culturelles dans le corps culturel général.

Votre prisme a-t-il évolué ?

D. C. Purement musicale au départ, l’émission s’est ouverte à d’autres champs culturels : l’activisme, le cinéma, les arts plastiques, la danse, les nouvelles technologies, le numérique, les sports extrêmes. "Tracks" suit trois principes : ne pas parler des morts, ne jamais parler deux fois d’un même personnage et s’intéresser à tout ce qui se crée aujourd’hui. Comme "Thalassa", qui ne parle pas que de mer et de poissons, la culture est pour nous un prétexte pour raconter des histoires humaines. Cela peut donner envie de s’émanciper, d’aller vers l’autre sans avoir peur, comme on aborde la culture.

Quelles sont vos limites ?

J.-M. B. Il y a, sur une chaîne hertzienne, les contraintes légales et légitimes comme le nazisme, la pédophilie. On ne veut pas provoquer. Si l’on parle de gens extrémistes ou racistes, on va le traiter avec un point de vue moral, en leur posant des questions dérangeantes.

Y a-t-il une communauté "Tracks" ?

J.-M. B. C’est comme une famille. Nous n’avons reçu que trois lettres d’insultes en 20 ans et une demande en mariage pour la voix (Chrystelle André, NdlR), présente depuis 18 ans sur l’émission, avec ce ton ni prétentieux, ni faux jeune, qui sait avoir de l’humour sur elle-même, notre signature.