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Charpentée par la musique - une bande-son de folie qui s’échappe des bars et des clubs pour envahir le quotidien de chacun -, "Treme" s’emploie à capturer l’atmosphère et la saveur de la Nouvelle-Orléans. Bâtie autour des hommes et de leurs obsessions, d’une ville qui ne cesse de rêver sa renaissance et sa reconstruction, cette série s’apparente à un documentaire en temps réel où l’intrigue butte, trébuche, tergiverse, cherche une échappatoire et, chaque fois, repart.

Fidèle à son habitude, David Simon, ancien journaliste au "Baltimore Sun", prend le pouls d’une communauté, ausculte un microcosme. Traumatisée et laissée pour compte après l’une des plus grandes catastrophes (naturelles) qu’aient connu les Etats-Unis lors des dernières décennies, La Nouvelle-Orléans avait bien besoin d’un ambassadeur de bonne volonté. Avec ce réalisateur attentif et méticuleux, mondialement acclamé pour sa précédente création, elle l’a trouvé.

David Simon est en effet l’homme des fresques. Après "The Wire", qui auscultait Baltimore gangrenée par les magouilles et la drogue, le voilà au chevet de la Nouvelle-Orléans, en 2005, trois mois après le passage de l’ouragan Katrina. Trois mois après que 80 % de la ville ont été engloutis et 1 600 habitants portés disparus. Une plaie dont la cité mythique conserve toujours les stigmates, comme en atteste le générique résolument impressionniste.

Ambitieuse, la nouvelle série embrasse une pléiade de personnages viscéralement attachés à cette terre qui semble agoniser dans l’indifférence. Chacun d’eux a la Nouvelle-Orléans dans la peau et la musique dans le sang. "Music is music wherever you live but there’s no place like New Orleans." Paradoxe parmi d’autres, la Nouvelle-Orléans, bâtie par et sur la musique, semble ne pas aimer les musiciens dont beaucoup éprouvent plus que jamais des difficultés à survivre dans un environnement dévasté. "Regarde ce qu’elle fait de nous", insiste l’un des protagonistes. Parmi ceux-ci, apparaissent, dans leur propre rôle, Elvis Costello, Kermit Ruffins et Dr John

Contradictions et espoirs larvés forment le "chœur" de cet opus. Brut de décoffrage, Treme H H H observe en effet le quotidien en adoptant son rythme, lent et parfois répétitif, pour montrer à quel point ces hommes et ces femmes sont laissés seuls au monde avec leur tristesse et leur volonté de garder l’espoir. L’une veut sauver son restaurant (Janette), l’autre remettre son bar en état et préparer son costume pour le prochain Mardi Gras ( Big Chief Lambreau ), la troisième veut retrouver son frère porté disparu et réparer son toit ( LaDonna ) tandis que son ex-mari ( Antoine Batiste ), musicien tromboniste, cachetonne et tente de joindre les deux bouts. John Goodman (Cray) est parfait en citoyen révolté par l’indifférence généralisée. Quant à Tony, juriste de bonne volonté, elle se démène comme une folle pour aider les membres de sa communauté.

La musique, magistrale, (autre) personnage central de la série, raconte mieux que quiconque la stupeur et les doutes. Plus qu’une bande sonore, elle est la trame, l’âme et le souffle de cette ville balayée par les éléments qui a vu naître et croître tant de talents : Sidney Bechet, Louis Armstrong, Fats Domino, Mahalia Jackson

Sondant la cité et le drame, "Treme" se vit au rythme de l’aide qui n’arrive pas et des citoyens lambda qui veulent retrouver leur ville "d’avant". On y parle de l’impuissance et de la faillite de l’administration américaine autant que de l’inertie et de la corruption locales, politique et policière.

Fleuron culturel pour les uns, la Nouvelle-Orléans est méprisée par beaucoup d’autres et en paie le prix fort, depuis Katrina. Partant de Treme, "quartier ‘black’ le plus important musicalement parlant de tous les Etats-Unis" puisque le jazz y est né, David Simon et son comparse Eric Overmeyer offrent une clé majeure de découverte de "The Big Easy" et du Sud des Etats-Unis. Un propos à nouveau très sociologique et social, qui interpelle : on retrouve là la patte du créateur de "The Wire", ethnologue dans l’âme.

Le récit est à la fois chaotique et fluide, triste et enivrant, hoquetant et dansant : un mélange magique, hypnotique, une grande réussite. Suivez le guide : l’envoûtement débute lundi 15 août à 20 h 45 sur Be1, pour 10 épisodes seulement. Malgré une audience confidentielle, la saison 3 a déjà été mise sur les rails par HBO.