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Redouane Adahchour vient de Molenbeek. Il est aussi le jeune président du Conseil consultatif des mosquées de la commune bruxelloise. Un homme pieux, à cheval sur les rituels de son islam. Iljir Selimoski est un acteur français, plus décontracté, qui s’est découvert des racines bektachies, un courant religieux issu de la mouvance soufie de l’islam et considéré comme sectaire par une partie des sunnites. Plongeant dans l’histoire de son père et de son grand-père, il en a déjà fait un film en 2013.

Les deux hommes ne se seraient jamais rencontrés si Manuel Poutte (réalisateur belge notamment connu pour "La baraque à frites" en 2010) ne les avait pas conviés à faire équipe pour aller en pèlerinage dans l’un des hauts lieux du bektachisme, le mont Tomor, à 2416 mètres d’altitude dans le centre de l’Albanie.

Cela donne "Bektachis", un documentaire de 75 minutes qui sera diffusé à partir de ce lundi au Studio 5 de la place Flagey et, dans quelques mois, sur l’une des chaînes de la RTBF.

Six millions de Bektachis vivent dans le monde et près de 100 000 vont chaque année au mont Tomor. Cette confrérie fondée au XIIIe siècle a joué un rôle primordial dans l’islamisation des Balkans. Elle est aujourd’hui tolérée en Turquie, où elle est considérée comme une branche du chiisme, proche des Alévis. Son islam est très ouvert, tolérant, plus individuel aussi.

Une équipée très balkanique

Accueilli à Skopje, Redouane est emmené à Tetovo, la ville à majorité albanophone de Macédoine. Il y rencontre le père d’Iljir, cueille quelques prunes avec le paternel puis part vers le mont Tomor. Le voyage, qui devait durer six heures, prendra finalement deux jours.

Dans la vieille camionnette, les pèlerins sont entassés et chantent à tue-tête, au point que le chauffeur se sent mal. Mais la magie balkanique opère et, comme dans un film de Kusturica, chaque personnage devient acteur, les traits naturellement forcés. La palme revient à une bourgeoise de Skopje, qui semble disposer d’une interminable collection de chapeaux à fleurs.

Au sommet du mont Tomor, dans un paysage magnifique, les policiers font la circulation et chacun s’installe, entre les kebabs et les sacrifices de mouton, avant de monter jusqu’au sanctuaire.

"L’alcool, c’est comme le café"

C’est la rencontre entre l’islam conservateur de Redouane, rythmé par les cinq prières, le Ramadan et les interdits, et celui des Bektachis qui est au cœur du film. Avec Redouane, on découvre progressivement cette religion qui ne prie que deux fois par jour, vénère l’imam Ali, dispose de "babas" comme guides spirituels et autorise l’alcool.

"L’alcool, c’est l’eau-de-vie", explique le baba de Tetovo. "C’est comme le café. Si tu en bois un, ce n’est pas grave." Redouane fronce les sourcils, mais montre un intérêt réel à comprendre cet islam balkanisé et considéré comme "taghout" par les idéologues de l’Etat islamique.

On regrette de ne pas avoir dans le documentaire le débriefing final de Redouane, mais on sait déjà qu’il y aura une suite. Le Molenbeekois a invité Iljir l’an prochain au pèlerinage de La Mecque. Manuel Poutte continue donc à rapprocher les points de vue dans un monde où d’autres ne cessent de vouloir les opposer. Un travail salutaire.

L’avant-première a lieu ce lundi 4 décembre à 19 h 30 au cinéma Flagey à Bruxelles, en présence du réalisateur.