Médias/Télé La nouvelle revue quadrimestrielle veut développer une approche anthropologique de la politique.

Grâce aux 34 000 euros récoltés sur une plateforme de financement participatif en ligne, Wilfried est désormais disponible en kiosque et librairie. Quinze mille exemplaires ont été imprimés à destination de 1 200 points de vente.

Belge, politique, décalé, le quadrimestriel de 116 pages revendique "la distance", "l’indépendance", "l’exigence", la "fantaisie". Interviews, récits, reportages, portraits, chroniques… Son écriture se veut narrative, "soignée". Avec, pour étoile polaire, la maxime de Georges Simenon ("Comprendre, ne pas juger"), "Wilfried" souhaite "réinventer la grammaire du journalisme politique en Belgique".

"On ne se donne pas pour mission de sauver le journalisme, nuance le journaliste François Brabant (à l’origine du projet, aux côtés de Quentin Jardon, rédacteur en chef du mook "24h01"). On ne dit pas que ‘Le Soir’, ‘Le Vif’, ‘La Libre’, la RTBF : c’est nul. Je suis attaché à une certaine biodiversité. Ce que nous faisons est une forme de journalisme parmi d’autres. Il y a des mecs qui ont du talent pour écrire en 160 caractères, ou pour révéler le sel d’une conférence de presse. C’est tout aussi noble et on a besoin de gens qui sont bons dans ce qu’ils font. […] On pense simplement, et modestement, qu’il y a un créneau que personne n’occupait."

Avant tout "projet collectif", tient à rappeler François Brabant, "Wilfried" a également mobilisé David Bartholomé, Colette Braeckman, Guillermo Guiz, David Leloup, Myriam Leroy, Frédéric Loore…

Mieux comprendre la Belgique

Clin d’œil à l’ancien Premier ministre Wilfried Martens, la revue parie sur une narration politique dépassant l’institutionnel et le jeu des partis. "Il ne s’agit pas d’investigation", insiste le journaliste (et désormais rédacteur en chef de "Wilfried"). "Les enquêtes ne représenteront pas plus de 10% de nos contenus rédactionnels." Il s’agit de poser un regard anthropologique sur la politique; d’observer "les mœurs, les comportements, les habitudes, les discours des acteurs politiques", "un peu comme Claude Levi-Strauss étudiait les tribus d’Indiens d’Amazonie".

Sur le plan esthétique, l’équipe s’inspire des séries télévisées, dit-elle. "Narcos", "True Detective", "Borgen" ont projeté un nouveau regard sur le pouvoir, poursuit François Brabant. La politique est un bon théâtre pour parler de sentiments universels comme la tristesse, la trahison, l’amour, l’idéalisme, le combat, la revanche. Ils révèlent aussi des choses sur la manière dont la politique se pratique."

Wilfried, enfin, ne se donne pas pour mission "de convaincre les citoyens de la haute importance des affaires publiques". "C’est une vision paternaliste que nous ne partageons pas. S’il y a un désenchantement des citoyens vis-à-vis des choses de l’Etat, c’est qu’il y a des raisons." Il existe toutefois, un réel "déficit de regards, de discours, d’analyses de la Belgique en tant que pays, reprend le journaliste. On est tellement tourné vers la France et les Etats-Unis qu’on oublie que la Belgique est un pays spécial, qui a des côtés adorables mais aussi détestables. J’aime mon pays, mais j’en ai une vision très critique. Aujourd’hui, il m’énerve plus qu’il me séduit. En tant que citoyen et journaliste, je suis parfois un peu frustré car j’aimerais avoir un peu plus de choses à me mettre sous la dent pour mieux comprendre ce pays si complexe."

Réalisé dans des conditions "compliquées", le premier numéro de "Wilfried" (vendu 8€) sera suivi d’une 2e édition, le 15 octobre. "La suite dépendra du succès des deux premières publications." Les auteurs et les photographes ont été rémunérés mais "tout le reste était bénévole". "Sur la durée, ce n’est pas tenable", reconnaît François Brabant.

"Médor" est désormais rentable, mais le créneau des "mooks" (contraction de "magazine" et de "book") reste fragile : il s’agit d’un secteur de niche, sur un marché global déjà étroit (lire ci-dessous). L’équilibre financier de la nouvelle revue "dépendra également des recettes publicitaires, indique François Verbeeren, directeur de publication. Ces revenus étant très faibles pour le 1er numéro, nous devons vendre 10 000 exemplaires pour atteindre cet équilibre." A terme, Wilfried prévoit également une déclinaison en Flandre.



Le marché des mooks belges

24h01. Inspiré par la revue française "XXI", le 1er mook belge a été lancé en 2013. Malgré un bon démarrage, le trimestriel a un peu déçu les attentes du public. La revue, vendue à 3 500 exemplaires, espère atteindre l’équilibre financier cette année.

Médor. Lancé en 2015, "Medor" a atteint l’équilibre financier grâce à des enquêtes fouillées et médiatisées (2 900 abonnés, 4 700 ventes au numéro). Les comptes 2016 indiquent un bénéfice net de 83 000 € et un chiffre d’affaires de plus de 384 000 €.

Wilfried. Quadrimestriel lancé aujourd’hui (lire ci-dessus), "Wilfried" ne se revendique pas du mook à proprement parler, même s’il en présente des caractéristiques.

Appren-tissages . Semestriel, dont le lancement est prévu en novembre 2017. Le projet éditorial franco-belge proposera "un autre regard sur l’éducation".