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Yvon Toussaint est mort, mercredi, à 80 ans, d’un cancer qui le rongeait depuis longtemps. Jusqu’au bout, il était resté actif, les yeux gourmands sur cette actualité qui n’avait jamais cessé d’exciter sa curiosité et sa plume. Il pouvait toujours s’enthousiasmer de manière contagieuse ou s’écrier devant le spectacle du monde. Toute sa vie, il a gardé aussi cette exigence de liberté intellectuelle, d’indépendance vis-à-vis de tout dogme ou parti pris, cette volonté de qualité qui n’excluait pas la passion de faire savoir et la gourmandise pour la vie et les mots. Il parvenait magnifiquement à communiquer cet état à ceux qui le connaissaient, un exemple pour toute une génération de journalistes.

Bruxellois, après des études à l’ULB, il entrait, dès 1956, au "Soir" pour s’occuper de cinéma et de variétés, et même de six Tours de France. Puis il passa au "Pourquoi pas ?" comme grand reporter, et y écrivit des reportages entre autres au Vietnam. Revenu au "Soir", il en devint le correspondant permanent à Paris. Une époque qu’il a adorée, y rencontrant un monde culturel et politique brillant.

Écrivain aussi

Il est rappelé à Bruxelles, en 1978, pour devenir bientôt rédacteur en chef et puis directeur du "Soir". D’emblée, il imprima sa marque, débarrassant le journal de son image trop FDF ("Le Soir", disait-il, "n’est pas un j ournal d’opinion mais un journal avec des opinions"), imposant des règles strictes d’indépendance, lançant de grandes enquêtes, invoquant la nécessité d’un "journal de qualité" qu’il voulait aussi "peps".

Il quitta "Le Soir" en 1989, sur un conflit autour de la présence de Robert Hersant au Conseil d’administration de Rossel. Il se consacra alors à l’écriture. Après "Le Manuscrit de la Giudecca" évoquant Venise, sa ville préférée, et "L’Autre Corse", il publiait en 2010 son plus beau livre, "L’assassinat d’Yvon Toussaint". Il avait découvert qu’il existait, en Haïti, un homonyme. Et ce double était mort assassiné en 1999, à Port-au-Prince, par des sbires du président. Il a voulu enquêter sur la mort et la vie de son double créole et noir. Ce fut certainement le roman le plus personnel et le plus ambitieux de l’auteur. Il évoquait les cicatrices de ses opérations qui lui barraient la poitrine, la vieillesse qui approchait et qui n’a rien de tranquille, mais ressemble plutôt à la vie qui fuit goutte à goutte.

Il y a dix ans, la rédactrice en chef du "Soir", Béatrice Delvaux, lui demanda d’écrire des chroniques, ce qu’il fit avec délectation. Il y parlait de tout, de la grande actualité et de la petite, truffant ses textes de citations, soignant le style, fustigeant les intégrismes, y compris flamands, avouant son admiration pour les femmes : Françoise Giroud, son modèle en journalisme, ou encore Florence Aubenas et Isabelle Huppert.

"C’est une obsession chez moi de dénoncer les conventions intellectuelles, disait-il, le prêt-à-écrire. Ce qui est extraordinaire dans la vie, ce sont les contradictions, jusqu’à penser contre soi-même. Pour les journalistes, c’est essentiel, comme d’ailleurs pour les citoyens."

Pour Yvon Toussaint, les questions étaient plus importantes que les réponses.

Autour de lui, sa femme, Monique, qui a créé et anime la librairie Chapitre XII près des étangs d’Ixelles, où elle a reçu avec Yvon Toussaint de si nombreux écrivains; et ses enfants : Jean-Philippe, l’écrivain qui vient avec "Nue" de finir un beau cycle romanesque, et Anne-Dominique, productrice de films à Paris.