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Fipa : la fiction française entre en résistance
Karin Tshidimba
Mis en ligne le 26/01/2012
Quel est l’élément déclencheur, l’étincelle qui met le feu aux poudres ? Le sentiment qui va, le plus sûrement, vous faire sortir de vos gonds ? L’injustice. A tous les coups, c’est le meilleur moyen de faire déraper une situation déjà sous tension.
Les Allemands en ont fait l’expérience en France en octobre 1941. En ordonnant l’exécution de 150 otages en représailles de l’assassinat d’un officier allemand, ils provoquent l’entrée en résistance d’un tas de citoyens anonymes. Dans une France qui semblait s’être résignée à l’idée de l’Occupation, des hommes et des femmes se lèvent par centaines, indignés par le sort réservé à des innocents. Parmi eux, le jeune Guy Môquet, tout juste âgé de 17 ans. Cette tragédie, Volker Schlöndorff en avait entendu parler à demi-mots lorsqu’âgé du même âge, il était venu passer quelques mois en Bretagne pour apprendre le français. Il découvrit le nom de l’adolescent martyr près de 50 ans plus tard, par le biais du livre de Pierre-Louis Basse. Ignorant tout de "l’affaire Guy Môquet" et de la récupération qui en fut faite en France, il décida de "s’emparer de ce drame presque incompréhensible pour les jeunes générations, allemandes comme françaises, dans l’Europe d’aujourd’hui. Au cours des années, il m’était devenu d’autant plus urgent d’en parler qu’à ma connaissance, aucun réalisateur allemand n’a jamais fait un film sur l’Occupation."
Sélectionné dans la catégorie Fictions au Festival de Biarritz, le film a été projeté mercredi soir et le sera encore ce midi. Le début d’un marathon, pour le cinéaste, puisque "La mer à l’aube" sera proposé en section Panorama au Festival de Berlin et en compétition au prochain Festival de Luchon. Présent à Biarritz, le cinéaste ne cachait pas sa nervosité au moment de découvrir les réactions du public biarrot, quelques jours avant le jugement attendu de Berlin. "On voudrait bien parler de sujets contemporains, mais l’histoire nous rattrape", confiait, presque gêné, Volker Schlöndorff.
Ce sentiment est également celui qui a prévalu chez Olivier Langlois et Sophie Deschamps pour scénariser "Les pirogues des hautes terres", autre fiction en compétition, présentée mardi soir. Un morceau d’histoire méconnu auquel Olivier Langlois rend justice avec une caméra mobile, expressionniste, et pleine de poésie, malgré l’horreur. C’est d’ailleurs l’autre point commun de ces deux fictions, chantres de la résistance.
Cette fois, l’action se déroule en 1947, à Thiès, carrefour ferroviaire de l’Afrique occidentale française (AOF). Reprenant une revendication vieille de presque dix ans, les cheminots africains exigent d’être payés comme leurs homologues blancs. Depuis 1938, les mentalités ont évolué : certains tirailleurs qui ont combattu aux côtés des Français acceptent d’autant moins facilement d’être moins payés qu’eux qu’ils savent, de source sûre, que "les Blancs sont défaitables". Les beaux discours des "toubabs" sur les différences de races et de traitements ne prennent plus sous le riche soleil de l’AOF : "Nous ne valons pas la moitié des Blancs." Pour faire passer leurs revendications, 20 000 cheminots, responsables du transport de toutes les marchandises du Sénégal en Côte-d’Ivoire, en passant par le Dahomey, se disent prêts à mourir. Au fil des semaines, la situation et les négociations s’enlisent, aucune partie ne veut céder. Et, pendant ce temps, bois précieux, caoutchouc, arachides et tonnes de café pourrissent sur pied
"Ce sont les Sénégalais qui nous ont raconté cette histoire, en grande partie oubliée. Car s’il reste des traces de la grève avortée de 1938, celle de 1947 est totalement enfouie. Pourtant, c’est elle qui a annoncé tout le mouvement de la décolonisation", souligne la scénariste Sophie Deschamps.
Filmant avec soin l’âpreté qui s’impose aux Noirs comme la douceur envolée du royaume des Blancs, la caméra d’Olivier Langlois rend justice à une lutte sournoise autant que vitale se déroulant dans un décor magnifique. "Il n’y a plus de douceur de vivre ici. Vous les hommes avec votre brutalité et votre refus de céder, vous avez tout gâché", souligne Yvonne, femme de colon.
Comme celle de Volker Schlöndorff, cette fiction s’attache à tous les événements, les renoncements et les injustices qui font qu’un jour, on décide de s’engager.
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