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Ces invisibles, nos héros

Virginie Roussel

Mis en ligne le 31/01/2012

“Ceux qui possèdent si peu”, France 2, 22h55. Un documentaire exceptionnel sur ces préadolescents condamnés par les adultes.
Entretien Correspondante à Paris

Ancien journaliste reporter d’images (JRI) de France 2, Vincent Maillard signe Ceux qui possèdent si peu H H H, un documentaire d’une humanité et d’une rigueur rares. Il s’intéresse à la génération 81, en décrochage scolaire. Ils ont une quinzaine d’années. Quinze ans après, que sont-ils devenus ? Tout ce temps, il a suivi "ces invisibles qui émergent aujourd’hui au cœur de la crise et des débats présidentiels". Une démarche aussi remarquable que celle d’une Florence Aubenas avec son "Quai de Ouistreham".

Qui sont ces enfants mis à l’écart du cursus scolaire normal ?

Des enfants normaux, éveillés, qui se retrouvent dans des SES rebaptisés Segpa, des sections spéciales au sein des collèges dans lesquels on relègue les enfants dits en échec scolaire. Les textes disaient que ces classes étaient adaptées aux retardés mentaux légers. Ce qui est faux. Ce sont des enfants au rythme plus lent, c’est une affaire de rythme d’apprentissage. Et ces jeunes ne présentent pas de problème particulier, pas de situation réellement dramatique. Ils viennent de milieux modestes. Pas de violence, pas de situation qui puisse faire événement. Ils sont invisibles aux yeux de tous, un peu relégués dans une sorte de douce marginalité qui n’a rien de spectaculaire. On les a enfermés dans un milieu culturel pauvre au lieu d’ouvrir des portes. On les a mis dans ces classes en leur disant que ce serait peut-être un passage pour rejoindre les classes normales. Mais ça n’arrive jamais. A 12-13 ans, on leur demande de choisir un métier, très vite. Et le choix est restreint. Pour les garçons, le bâtiment. Pour les filles, travaux ménagers et entretien. Il s’agit d’essayer d’être efficace pour trouver du travail, tout de suite.

Et ils arrivent justement dans une société où il n’y a plus de travail !

Que l’on fasse passer les problèmes sociaux sur le terrain de la capacité intellectuelle m’a révolté ! Ils sont enthousiastes, volontaires, mais tellement englués, stigmatisés. Leur blessure narcissique a été renforcée à l’école dans une classe dénigrée.

C’est une prouesse de montrer toute la richesse de ces invisibles qui possèdent peu…

On ne peut dire quelque chose que si on le montre sur la longueur. Ce sont des jeunes formidables, d’une grande richesse humaine, qui ont été catalogués et définitivement envoyés dans des voies de garage. Dans le contexte économique actuel, la vie est difficile pour ces jeunes. Des adultes n’ont pas eu la volonté de les éveiller à une forme de conscience sur la vie, sur soi, sur la citoyenneté.

Et la seule ouverture sur le monde, c’est la télé…

Allumée 24h sur 24, parfois. Ces 30 dernières années, ils ont baigné dans ce discours lancinant sur l’efficacité économique. A la fin du film, Sabrina, elle-même au RSA (revenu de solidarité active, NdlR) dit : "Quand on est patron, on est écrasé par les charges, alors on a raison de frauder le fisc !" C’est une sorte de grosse machine à fabrique du consentement. Il n’y a pas d’autres accès à la culture pour eux. Raphaël s’est intéressé au syndicalisme, retourne en formation, apprend. La petite flamme n’est pas éteinte. Mais le discours de ces 20 ou 30 dernières années agit comme un rouleau compresseur. Ils ne s’imaginent pas remettre tout ça en cause, protester, se révolter contre ce qu’ils vivent.

Vous-même avez grandi en banlieue parisienne, aux Mureaux, avec un père ouvrier et une mère assistante sociale.

Et j’étais heureux ! Mais je connais ce grand pan de la population française un peu oublié. Le livre de Stéphane Beaud, "La France invisible", m’a beaucoup apporté. C’est une série de témoignages et de récits sur des situations de vie entre deux zones, périphérie urbaine et campagne, entre deux âges, entre travail et chômage, entre misère et classe moyenne. Ils échappent aux sondages parce que ce sont des invisibles. Mais quelques chiffres m’ont frappé tout de même. Environ 5 % de la population scolaire est en Sepga. Plus de 50 % de la population française vit en zone périurbaine, à la frontière de la ville et de la campagne. Ils n’ont plus les moyens d’être au cœur des villes et quittent la campagne pour chercher du travail. Ils vivent dans cet entre-deux.

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