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Livre | Pamphlet

Vous pouvez éteindre la télévision

Hubert Heyrendt

Mis en ligne le 22/10/2009

Avec “Ecran plat”, l’écrivain français Christophe Léon s’en prend violemment à la télévision. Et raconte son sevrage de cette drogue dure.
Entretien

Si Christophe Léon a intitulé son dernier ouvrage "Ecran Plat" (*), ce n’est pas en clin d’œil aux magnifiques téléviseurs qui se glissent sans cesse plus nombreux dans nos salons et nos chambres C’est plutôt en rapport avec l’état de l’électroencéphalogramme du téléspectateur moyen, nourri aux jeux débilitants, aux talk-shows dégoulinant de paillettes, aux émissions de téléréalité décervelantes Comme le rappelle l’auteur, il ne faut en effet se faire aucune illusion sur le cynisme de certains responsables de chaines Face aux professionnels de la publicité en 2004, Patrick Le Lay, alors P.D.G. de TF1, n’affirmait-il pas sans ambages : "Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation [ ] de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. [ ] Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible."

Léon ne peut qu’applaudir une telle franchise, lui qui a finalement une vision assez proche de la télévision quand il écrit qu’elle "permet à une majorité de s’abstraire d’une réalité trop pesante, elle résout la difficulté d’être par une anesthésie générale de la pensée [ ], elle abaisse le seuil de la conscience".

Auteur de textes jeunesse, de pièces, d’essais, Christophe Léon livre ici, on l’aura compris, une diatribe enflammée contre la télévision, une véritable logorrhée qui emprunte souvent au registre scatologique pour clouer au pilori cette étrange lucarne. Le texte, fleuri à l’excès, cache peut-être parfois un manque de réflexion approfondie, mais il se lit d’une traite et provoque une remise en question chez le lecteur/téléspectateur.

Téléspectateur, Christophe Léon l’a d’ailleurs longtemps été, et des plus assidus. Jusqu’à une certaine tempête de 1998 et une coupure de courant de trois mois qui lui ont permi d’éteindre définitivement la télévision, de se désintoxiquer Car pour lui, il ne s’agit rien moins qu’une drogue dure. "Je connais des gens qui ont un mal-être et qui prennent de l’héroïne. Ça délasse mais ça les tue. La télévision, c’est la même chose", n’hésite-t-il pas à déclarer.

Mais se priver de télévision n’est pas un geste anodin, socialement parlant. "On m’a reproché d’avoir coupé le lien social à mes enfants. Alors que c’est l’inverse. On n’a jamais eu autant de liens, on n’a jamais vu autant d’amis Une prof d’histoire a même osé me dire que, sans télévision, les enfants manquaient de culture !"

Prenant plus de temps pour cuisiner, pour manger, pour pratiquer diverses activités avec ses enfants et sa femme, l’auteur s’avoue heureux d’avoir décroché du petit écran depuis dix ans, même s’il conserve un poste chez lui. "On regarde en DVD un dessin animé intelligent, un documentaire ethnologique Mais on n’y passe pas plus d’une heure par semaine et mes enfants ne me demandent plus rien. Je vois la différence entre mes trois premiers et les deux derniers, qui ont grandi sans télé. Ils ont une vie totalement différente, une faculté de concentration bien plus importante."

Mais au fil de son pamphlet, Léon ne reproche pas seulement à la télévision sa bêtise, il remet en cause ses objectifs profonds. Si elle endort, abolit la réalité pour se substituer à elle, elle le fait dans un but bien précis, selon lui : transformer chaque spectateur en consommateur. "Adieu le je du "je pense donc je suis", salut le nous du "nous dépensons donc nous sommes", écrit-il notamment. L’auteur reproche en effet à la télévision sa duplicité philosophique. "Dans un monde soi-disant individualiste, elle dit aux gens qu’ils doivent être comme les autres : vous avez tous besoin d’un nouveau téléphone portable "

Pour Christophe Léon, couper le cordon ombilical avec la télévision fait d’ailleurs partie d’une remise en cause plus générale, qui l’a amené à se détourner de la modernité, d’une société détruite par son propre dieu Progrès Ancien chef d’entreprise dans l’industrie pharmaceutique, il a en effet décidé dès 1994 de changer de vie, de quitter son boulot et Paris pour s’installer dans le Sud-Ouest de la France, pour être père au foyer et se consacrer à l’écriture. Et aujourd’hui, celui qui mange bio et local, qui ne prend plus l’avion ou utilise des toilettes sèches se dit plus heureux "arriéré" que lorsqu’il était moderne. "Pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme. De la même manière, ce qui tue la télé, c’est son côté commercial. TF1 ne peut pas dire du mal de Danone, qui est l’un de ses plus gros annonceurs. Une amie scénariste me racontait que les scénarios, manufacturés comme des produits en soi, sont pensés en fonction des annonceurs ! L’Etat doit soigner, éduquer, donner un travail à chacun; il devrait aussi donner aux médias les moyens d’une liberté et d’une indépendance totales !"

Et pour lui, supprimer la publicité sur le service public ne changera pas la donne "Pourquoi Nicolas Sarkozy supprime-t-il la pub sur France Télévisions ? Il s’agit d’une diversion pour pouvoir continuer à vendre tranquillement des centrales nucléaires Ce n’est pas la publicité qu’il faut supprimer ou transformer, c’est le produit en lui-même. Il faut changer les notables qui sont dans la télévision."

Rapidement, Léon élargit alors son discours, quittant la télévision pour les questions d’écologie et de décroissance. Des sujets porteurs en télévision Mais, une fois encore, il ne se fait guère d’illusions "C’est tout simplement parce qu’il s’agit d’une niche de consommateurs à conquérir Si l’on veut changer la télévision, il faut d’abord changer notre façon de penser." Il y a du boulot

(*) "Ecran plat", publié par Christophe Léon dans la collection "Dérapages" des Ed. Le Somnambule (76 pp., 12 €).

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