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Magazine | Critique

Ghislain, aux bons soins de ces dames

Karin Tshidimba

Mis en ligne le 25/11/2009

Pour son grand retour, “Tout ça” nous entraîne, tout de go, “Au bordel, ce soir”. Où l’on découvre une am- biance sympa et un patron “Bompa”. La une, 22 h 10.

On croit tout savoir sur le sujet (ou presque) et une fois de plus, on est de la revue. Car la réalité qu’Au bordel, ce soir H H donne à voir n’a rien à voir avec la litanie des faits divers habituellement cités. Le film de Didier Verbeek qui ouvre le nouveau cycle de "Tout ça ne nous rendra pas le Congo" décoiffe et déshabille tout à la fois. Loin des clichés graveleux ou malsains, il laisse apparaitre un "petit monde" de la prostitution bien organisé, balisé à sa façon, prospérant tout en (re)comptant ses économies.

Car dans ce bar à filles proche des frontières du pays, on ne fait pas qu’attendre le client. On accroche un cadre, on se prépare un petit chocolat chaud, on discute du prochain Noël, on fait la vaisselle Chez Ghislain, aussi étonnant que cela puisse paraitre, la plupart des filles se sentent "comme à la maison". "Ça me donne envie de revenir", confie cette jeune accouchée rendant visite à ses collègues Ensemble, elles commentent des photos de vacances ou de communion comme dans n’importe quelle cuisine de bureau.

Cette image "décalée" est celle offerte par le bar "Andromeda", l’une des vitrines hautes en néons et couleurs qui bordent la route Liège-Saint-Trond. Un univers que l’on imagine glauque et désespéré et que l’on découvre étonnamment banal, touchant et même convivial. C’est d’ailleurs pour rompre avec une vision à la "Matrioschki" (série sur les filières mafieuses de la prostitution, qui a eu un grand retentissement en Flandre) que Ghislain, le patron "Bompa", a accepté les caméras chez lui.

Il est comme ça, Ghislain. Un bon fond et un caractère en or, à en croire les filles qui travaillent chez lui, toujours prêt à rendre service et à blaguer avec les voisins. Lorsqu’il lave ses vitres, les camions klaxonnent. Une bonhommie qui ne doit pas faire oublier le secteur dans lequel tous travaillent "Je fais un métier qui pourrait bien me conduire en prison, parce que je permets la prostitution" , rappelle-t-il au responsable du syndicat des indépendants venu le démarcher. "Ils n’osent rien dire, parce qu’ils se remplissent les poches. Ça rapporte 300 000 euros par an à Saint-Trond. Nous, on paie 5 500 euros de taxe alors qu’un café n’en paie que 500."

Cette apparente douceur de vivre et de travailler ne masque pas les aspects moins "roses" du métier : la peur, la violence parfois, la boisson, les abus. Et les petits arrangements auxquels il faut consentir avec autrui. "C’est ça la vie, tout le monde est hypocrite", analyse l’une des filles. Au risque que le client régulier finisse par s’amouracher "Il voulait me présenter à ses parents, je lui ai dit que ce n’était pas EuroDisney, ici." "En scène", dit-elle, d’ailleurs, avant d’aller rejoindre celui qu’elle appelle "chéri" au téléphone. Emballé, son "chanteur" claque 800 euros en 1 h 30. Des tarifs qui auraient de quoi faire fuir un chômeur, et pourtant

Pendant ce temps, Ghislain regarde un match de foot ou un documentaire sur les escargots Mais si l’une de ses filles a besoin de lui, il rapplique dare-dare, écoute, rassure et console. Alexandra, stripteaseuse au "Bikiniz", saoulée à l’insu de son plein gré ou cette autre régulière, tabassée et dépouillée de ses clés et de sa voiture. Face à la police qui a tendance à "fermer les yeux", c’est encore Ghislain qui écoute et console les éprouvées et ramène chez elles les éclopées. Il s’occupe même des problèmes de crèche de "ses" filles. "Le matin, tu le conduis et le soir, il rentre avec "Bompa."

Priscilla, Sandra, Darina, Véronique, Tina, Micha. Entre accents tchèque, flamand et liégeois, la vie vient et va à l’"Andromeda". Tant et si bien que lorsque Ghislain doit se faire hospitaliser, trois de ses habituées lui rendent visite. Entraide, solidarité et même amitié, c’est tout le contraste de cette conception presque "à l’ancienne". A l’opposé d’une prostitution violente et forcée, comme elle est conçue dans nombre de réseaux mafieux aujourd’hui, ou d’une prostitution "de nécessité" qui touche des femmes isolées, des étudiantes, des minimexées comme celles rencontrées par Christophe Reyners dont le reportage "Les occasionnelles" a été proposé sur La une en mars dernier.

C’est à cela aussi que sert "Tout ça" : à dépasser les aprioris, à dévoiler la société comme elle est, comme elle vit. Derrière ses sombres façades ou ses vitrines garnies.

Premier d’une série de six documents programmés le mercredi soir à 22 h, ce "Tout ça" sera suivi d’autres propositions contrastées : "Mort biologique sur ordonnance téléphonique" de Philippe Dutilleul (le 2/12), "Diplômes en jeux" de Didier Verbeek et "Quecœur et les garçons" de Safia Kessas (le 9/12).

Viendront ensuite "Business woman, une femme d’affaires" (le 16/12) de Safia Kessas, "Fraternité Pie X" de Safia Kessas et "Les nationalistes flamands" d’Aline Morcillo (le 23/12) et, enfin, "Femme du monde désespérée" de Safia Kessas (le 30/12).

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