11 septembre: tranches de vie et notes d’espoir

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Musique / Festivals

New York, 2001, quelques jours après les attentats du 11 septembre. Un inconnu frappe à la vitre de Bruce Springsteen, assis dans son auto : "Bruce, on a besoin de toi." "Je suis rentré chez moi et je me suis mis à écrire", raconte le chanteur américain. En juillet 2002, le "Boss" publiera l’album "The Rising" qui, dix ans après, reste l’une des pièces musicales les plus marquantes évoquant ce 11 septembre maudit. Point de grands discours ni de jugement moral, mais un disque centré sur les gens, le petit peuple, le vécu et les sentiments de citoyens violemment extirpés de leur quotidien. Celui qui meurt, et celui qui reste; mais aussi un soldat américain amoureux d’une étrangère ("Worlds Apart" avec des musiciens pakistanais), et le terroriste qui croit atteindre le "Paradise". Poignant, "The Rising" se veut porteur d’espoir et de réconfort. Fin 2002, c’est le chanteur de country Steve Earle qui publie un disque écrit à partir des événements du 11-Septembre ("Jérusalem"), en les replaçant dans le cadre d’une Amérique en pleine dégradation.

Dans l’urgence ou longtemps après, nombreux sont les auteurs-compositeurs nord-américains qui vont puiser dans ce 11-Septembre matière à récit ou interrogations, le temps d’une chanson. Dès novembre 2001 paraît ainsi le morceau "Let’s roll" de Neil Young, qui s’inspire directement des derniers mots prononcés au téléphone par un passager du vol 93 - celui qui s’écrasa finalement dans un champ. Le titre "On that day" de Leonard Cohen, sorti trois ans après les faits (sur l’album "Dear Heather") adopte un angle plus détaché. "Some people say/It’s what we deserve/For sins against god/For crimes in the world/I wouldn’t know "

Comme dans d’autres formes d’art, l’après -11-Septembre inspire également les auteurs-compositeurs, qui souvent disent leur crainte d’une politique sécuritaire et la nécessité du dialogue interculturel. La politique de l’administration Bush Jr et les médias américains en prennent aussi un coup, dans une chanson telle "Bad day" publiée par REM en 2003 - le groupe l’avait entamée en 1987, mais les attentats et leurs suites le motivent à la finir. Désormais, explique alors Michael Stipe, "si on [un média] critique le Président, on est dans le camp des terroristes". Il n’y a, dit-il, plus de place pour la critique, la remise en question des décisions.

Le 11-Septembre et la riposte américaine créent l’étincelle chez des artistes déjà échaudés par la politique de Bush : en 2004, ils s’invitent dans la campagne présidentielle (Bush-Kerry) en organisant des concerts aux Etats-Unis sous la bannière "Vote for change". La liste est impressionnante, avec des noms tels Bruce Springsteen, REM, Dixie Chicks, Pearl Jam, Jackson Browne, Ben Harper Ce n’est pas la première fois (ni la dernière) que les chanteurs usent de cette capacité de mobilisation rapide, spectaculaire et populaire qu’offre la musique. Dans les semaines et années qui suivent la catastrophe, des concerts voient le jour en hommage aux victimes et sauveteurs. Comme le "Concert for New York City" organisé par Paul McCartney le 20 octobre 2001 au Madison Square Garden, qui réunit des stars américaines et britanniques : Bon Jovi, Jay-Z, Destiny’s Child, les Backstreet Boys, Billy Joel, David Bowie, The Who, Mick Jagger, Elton John, Eric Clapton

L’onde de choc 11/9 va bien sûr largement dépasser les Etats-Unis. Au moment où Springsteen sort son "Rising", le duo franco-belge Renaud-Axelle Red sort ce qui deviendra un tube : "Manhattan-Kaboul". Soit le récit croisé de deux victimes ("Deux étrangers au bout du monde, si différents [ ] pulvérisés sur l’autel de la violence éternelle") : un Portoricain de New York qui bosse dans une des tours, et une fillette, en Afghanistan, dont le village est bombardé. La grande chanteuse folk Joan Baez reprendra ce titre lors de sa tournée française en 2009.

Les événements new-yorkais - et les amalgames entre islam et terrorisme qu’ils vont charrier - soufflent sur le hip-hop hexagonal. Le rappeur Médine n’a-t-il pas intitulé son premier album "11 septembre" ? Sinik, lui, chante "2 victimes, 1 coupable" où se racontent, ici encore, deux destins (un jeune cadre travaillant dans le WTC et un gamin de Kaboul), mais aussi celui de Georges Bush : "Dans les livres d’histoire, j’aurai laissé mon nom/Je suis le président cow-boy, je déclare la guerre plus vite que mon ombre." Le slameur Abd Al Malik, lui, dévoile en 2006 un touchant morceau "11 septembre" où il aborde ses conséquences ("Je vous jure que si j’n’avais pas eu la foi j’aurais eu honte d’être muslim/Après ça fallait qu’on montre aux yeux du monde/Que s’il y avait des fous, la majorité d’entre nous ne mélangeait pas/La politique avec la foi").

Au-delà des paroles, un disque peut aussi porter la trace de ce 11-Septembre dans ses compositions, sa tonalité. Il déteint ainsi sur l’ambiance de l’album "A rush of blood to the head" de Coldplay, enregistré juste après la catastrophe. Interrogé sur le côté sombre de son album "A l’origine" en 2005, Benjamin Biolay, répond : "Le 11 septembre 2001, on est entré de plain-pied dans le XXIe siècle, et ça n’avait rien d’amusant." D’autres artistes, dont le disque était déjà composé avant septembre 2001, ont dit que le drame les avait poussés à en adapter le son ou les arrangements, tels Moby sur "18" et David Bowie sur "Heathen". Bowie qui raconte que son successeur "Reality" a été traversé par une forme "d’énergie positive", en écho aux signes d’espoir et de solidarité, à cette "capacité à surmonter de façon collective des situations difficiles" qu’il a vu naître et s’installer à New York à la suite des attentats.

Dix ans après, les dernières conversations des victimes hantent encore la musique. L’émouvant "Roissy" de Florent Marchet, chanté en duo avec Jane Birkin (elle dans un avion en feu, lui qui l’attend à l’aéroport) s’en inspire. Le compositeur de musique contemporaine Steve Reich, lui, a créé en 2010, pour le Kronos Quartet, une œuvre au titre explicite : "WTC 9/11". Elle intègre des voix enregistrées pendant la catastrophe (contrôleurs aériens et pompiers) et a posteriori (récits de témoins). L’album sort ce 20 septembre 2011. Signe que le 11-Septembre reste un sujet délicat, le choix de la photo initialement prévue pour la pochette a suscité une polémique aux Etats-Unis, qui a poussé Steve Reich à en changer. Au lieu du cliché montrant les tours jumelles et le second avion prêt à s’y écraser, c’est donc celui d’un nuage de fumée qui illustre l’opus.

Ce 11 septembre 2011, certains se souviendront qu’il y a dix ans, jour pour jour, sortait aussi l’album de Noir Désir "Des visages des figures" qui contient "Le grand incendie". Troublante coïncidence, d’autant plus que Cantat raconta avoir terminé ce morceau à New York, après une balade nocturne qui s’acheva au pied des tours. "Ça y est, le grand incendie/Y’a l’feu partout, emergency/Babylone, Paris s’écroulent/New York City "

Publicité clickBoxBanner