Musique / Festivals Jeudi soir, l'Ancienne Belgique avait l'immense honneur d'accueillir Camille, l’étoile de la chanson française qui depuis une quinzaine d’années tord les sons, les voix et les mots devant un public tout acquis à sa cause. Des profs, imagine-t-on. Et quelques jeunes, aussi. En tout cas, de quoi remplir la salle bruxelloise qui s’attend à quelque chose de spécial. Parce que les spectacles de Camille sortent de l’ordinaire. Pas de simple setlist posée sur les planches, pas d'enchaînement basique de tubes entrecoupés d’applaudissements.


Les mille et une Camille

Seize ans après l'éclosion de la chanteuse, la voix de Camille résonne entre les murs de l’Ancienne Belgique, parfois rugissante, parfois fragile et à deux doigts de la rupture. Et comme d’habitude, Camille propose une scénographie pensée et repensée, à base de draps, de voiles et de bâches bleues qui s’envolent et flottent dans les airs. La chanteuse se cache, s’habille, se rhabille, terriblement sensuelle, lascivement allongée sur le sol, danseuse endiablée ou femme élégante figée sur l'avant-scène, silhouette cachée sous un drap ou malicieuse ombre chinoise...

On avait oublié à quel point Camille était habitée par une force potentiellement démoniaque. Elle s’est chargée de nous le rappeler. Hors d’elle dans une reprise déchaînée de Too drunk to fuck des Dead Kennedys ("I drank sixteen beers and started up a fight !"), touchante lorsque sa voix s’éteint doucement dans un Tout dit final, elle change de visage avec aisance et se montre enjouée sur une reprise enflammée de la chanson qui l’a rendue célèbre, Ta douleur. Voir Camille sur scène, c'est donc passer du rire à la perplexité avec une seule certitude, celle d'être surpris. Après ses timides débuts du Sac des filles, dont elle interprète ce soir le morceau emblématique, Paris, la chanteuse éclate de rire quand le public, qui chante avec elle, se trompe dans les paroles.

Au Camillimètre près

Autour d’elle, trois choristes la suivent plus ou moins dans ce délire artistique avec deux percussionnistes, dont son compagnon Clément Ducol – qui a travaillé avec Vianney. De quoi former une belle petite troupe de joyeux drilles qui s'improvise bagad guilleret sur Seeds, le percussif et électronique tube de Camille. Seeds, les graines : graines de génie, grains de folie de ces musiciens passionnés, tous plus allumés les uns que les autres. Trop ?

Peut-être. Dans ce spectacle millimétré, on ne passe pas son temps à applaudir et à danser, on observe. L’enchaînement, les mouvements des draps, les danses, les lumières. Tout est tellement parfait qu’on a qu’une envie : que ça déraille. Que le toilage parfait s’interrompe au profit d’un souci technique. Sans cela, on pourrait bien se sentir exclu d'un spectacle où même les instants de participation du public (des couples qui viennent danser sur Les Loups, une chorale improvisée qui fredonne une chanson tout aussi improvisée autour du seul nom de Bruxelles) ont l’air réchauffés. Passée la surprise de voir Camille sur scène pour la première fois, l'ennui peut guetter celui qui voudrait revenir l'admirer.

Heureusement pour nous, il finit par y en avoir, des dérapages. Même pour cette intello de la chanson française au parcours sans faute. On tient à ce fou rire qu’une choriste contient non sans mal, à ce coup de baguette hors tempo qui provoque des mines dubitatives sur scène, à ce micro qu’il faut remplacer d’urgence, à ce short soudain arraché. Sans ces moments précieux, le concert aurait peut-être perdu de son âme. Ils nous offrent de quoi sortir de sa torpeur et de son admiration pour pouvoir prendre le moment d’apprécier entièrement la situation. Et malgré tout, le charme opère.