Musique / Festivals

ENTRETIEN

Avec sa grosse voix et son drôle de phrasé, Dick Annegarn est immédiatement reconnaissable. Son folk faussement naïf aussi. Depuis le début des années septante, ce Néerlandais chantant en français promène sa longue silhouette sur les boulevards du verbe. Sans compromis aucun. A 53 ans, l'auteur de «Bruxelles» -où il a vécu une bonne partie de son enfance- se considère comme un artiste varié, à défaut d'être un artiste de variétés. Annegarn, patronyme presque anagramme pour ce garnement des mots aujourd'hui directeur du Festival du verbe. A défaut d'une entrée dans la Pléiade, c'est une belle brochette de chanteurs français qui lui rendent un hommage sur «Le Grand dîner», un disque éloge composé de seize reprises, où il chante en duo avec Souchon et avec Agnès Jaoui.

L'idée du «Grand Dîner», d'où vient-elle?

Calogero avait déjà repris «Bruxelles». Il y avait sans doute un intérêt grandissant pour ces putains de chansons qui ne vieillissent pas et qui continuent à prendre la tête.

Des chansons qui ne sortent plus de la tête, c'est un peu ce qu'on leur demande, finalement...

Oui, les chansons qui prennent la tête c'est mon travail, c'est un peu obsessionnel chez moi. En fait, j'essaie de les oublier et c'est quand je n'y arrive pas que je commence à les écrire. C'est la récompense d'un travail de mémoire. Je ne suis pas un concepteur de séquence, je n'enregistre pas tout, je fais juste hommage à une sélection de phrases qui m'accrochent les neurones.

La chanson comme véhicule de la tradition orale...

Le folk passe par là. Le blues est une musique d'analphabètes. Il y a d'abord une transmission sélective. Je suis un peu un passeur inscrit dans cette tradition orale.

Lors de la préparation de ce «Grand dîner», vous étiez plutôt en cuisine ou en salle?

J'ai d'abord essayé d'être le fournisseur, en donnant quelques conseils de cuisson. Pour chaque artiste, j'avais suggéré trois titres. Souchon et Christophe m'ont suivi, ça doit bien être les seuls... J'avais le droit d'interdire telle ou telle interprétation, ce que je me suis évidemment interdit de faire.

Un menu seize services, servi par une belle brochette de talents confirmés et montants, ça fait plutôt chaud au coeur, non?

Oui, et ça serre un peu la gorge parce que, franchement, c'est une reconnaissance tardive, j'allais dire trop tardive. J'en ai quand même pas mal bavé, je me suis retrouvé pendant dix ou quinze ans sans contrat. Ça m'a autant ému que lorsque Mathieu Boogaerts est venu me chercher en 1998, à un moment où je chantais dans des bars pourris, après vingt ans de carrière.

Quel regard portez-vous sur cette nouvelle génération de chanteurs français?

Cela ne m'intéresse pas beaucoup. Je remarque simplement que l'on parle régulièrement de nouvelle vague, de nouvelle chanson française... Si on prend un gars comme Mathieu Boogaerts, c'est un poète pieds nus. C'est no logo, c'est presque no futur, no message. C'est peut-être ça qui fait cette nouvelle scène: des chanteurs qui n'ont pas de vérité toute faite, pas de message à délivrer. Ce sont des raconteurs, des impressionnistes, qui façonnent des chefs-d'oeuvre inachevés genre la Venus de Milo. Des gens qui ont une certaine modestie. Et qui se retrouvent dans ma - fausse - modestie...

Vous avez choisi le français comme langue d'expression, vous étiez taxé de Belge au début de votre carrière, vous avez joué au théâtre, fait du jazz, accompagné des musiciens berbères. N'y a-t-il pas dans votre travail un questionnement identitaire?

Je suis «Nollandais». C'est une identité nouvelle et c'est peut-être pour cela que je m'entends bien avec les immigrés, qui ont aussi perdu leur identité. Lorsque les Berbères traversent la frontière, ça devient des étrangers. Etranger ça va de pair avec une certaine étrangeté. Je revendique cela. Aujourd'hui, j'étais à Tirlemont avant d'être à Bruxelles, demain je suis à Paris. Tout le monde croit parler français, mais l'ensemble donne l'impression d'une salade de fruits où la la seule chose commune ce sont les fruits. Il y a toujours du jargon, de l'argot, des particularismes qui jouent les trouble-fêtes. Nous, chanteurs, sommes un peu les observateurs de ces pratiques. Nous tentons de faire le lien entre tout cela.

Après «Bruxelles», pourquoi pas une chanson sur Paris?

J'ai plutôt fait «Coutances» et «Nogent-sur-Marne». Paris c'est tellement prétentieux, je n'ai aucun sentiment. Même la banlieue, où j'ai vécu quinze ans, je n'y retourne pas parce que je n'ai aucun état d'âme. C'est même pas du blues, c'est de l'ennui. Paris n'est pas du tout à la hauteur de son image, n'est pas du tout créatif. Et puis tellement de gens l'ont chantée. C'est une ville de transit pour beaucoup de misérables.

S'il fallait choisir une des reprises de l'album?

(Sans même une hésitation) La version de «Ça pue» de Christophe. C'est racé, trash, blues. Il y a du Dylan, du J.J. Cale. Un grand monsieur qui ose nous faire une expérience à 63 ans.

Et si vous deviez confier à l'un des artistes la réalisation ou l'écriture d'un prochain album?

(Non sans un certain embarras) J'eus voulu enregistrer mon prochain album, que j'aimerais blues, avec Christophe, justement. Je suis proche de son blues, même si c'est un blues de luxe, sophistiqué. Il a une collection de disques 78 tours, une culture blues incroyable. Mais il fait partie de ces gens qui jouent avec leur téléphone portable comme avec une télécommande: ils zappent un peu trop. Question organisation, ça semble difficile.

«Le Grand dîner», Tôt ou Tard, Bang!

© La Libre Belgique 2006