Musique / Festivals

Le couple malien publie son 8e opus, intitulé "La confusion". Un disque toujours engagé mais surtout irrésistiblement dansant. Conversation autour de l'amour, de l'électro, de la politique et des superpouvoirs... Rencontre.

Il est de ces rencontres dont on sort le pas plus léger qu’à l’arrivée. C’est l’effet que nous a fait ce jour-là le couple assis devant nous sur ce canapé. Pas loin de fêter leurs noces d’émeraude, ces deux-là se serraient encore la main entre nos questions à intervalles réguliers. Devant nous, mais plutôt de profil, car le courant passera par la voix plutôt que par les pupilles. Celles-ci planquées derrière des verres fumés, Amadou Bagayoko et Mariam Doumbia s’aiment sans se voir depuis presque 40 ans, et célèbrent la flamme en notes depuis encore plus longtemps. Celle que l’on nomme musique du monde, et autant de chansons mêlant tradition et modernité, entre afrobeat, pop, rock et électronique.

"On revient d’une tournée d’un mois en Amérique du Nord, où nous avions déjà eu l’occasion de jouer plusieurs fois, notamment à Coachella ou Lollapalooza." Depuis deux décennies, le couple a parcouru le monde grâce à ses chansons. Aujourd’hui, c’est la sortie de "La Confusion" qui amène Amadou&Mariam sur le Vieux Continent. Leur 8e album, bardé de l’imparable single "Bofou Safou", l’histoire d’un homme préférant danser que travailler…

Coup de foudre à Bamako

"Nous nous sommes rencontrés en 1975, à mon arrivée à l’Institut des jeunes aveugles de Bamako, entame Amadou. J’avais 21 ans." Il a perdu l’usage de ses yeux à l’âge de 15 ans, des suites d’une cataracte congénitale, ce qui ne l’a pas empêché d’apprendre les percussions, l’harmonica, la flûte, et son instrument de prédilection, la guitare. "L’an prochain, ça fera 50 ans que je suis monté sur scène pour la première fois […] Huit ans plus tard, Mariam et moi donnions notre premier concert dans la même salle. Un 20 janvier 1976, le jour de la fête de l’armée (formée au lendemain de l’indépendance, NdlR), au Mali." Elle, chante et danse depuis toujours, mais ne voit plus depuis ses 5 ans et une rougeole qui a dégénéré. Pourtant, c’est l’amour au premier regard, et le mariage quatre années plus tard.

Bon voyage organisation

Cinq années se sont écoulées entre les sorties du petit dernier et de son prédécesseur. Dans l’intervalle, il y a eu un peu de repos, beaucoup de concerts et quelques projets, comme "la reformation des Ambassadeurs avec Salif Keita, qui m’a occupé deux ans, ou la tournée du groupe de femmes Les Amazones à laquelle Mariam a participé […] Nous avons néanmoins fait les maquettes à cette période, et l’enregistrement a pris un an, car les musiciens avec lesquels nous travaillions parcourent aussi le monde au sein d’autres formations."

Si "Folila" était un album de collaborations, "La Confusion" ne compte aucun invité. Lors d’un rare silence concédé par son homme, Mariam motive ce choix : "Sur ‘Folila’, il y avait trop d’invités. Et c’était plus compliqué de les avoir sur scène avec nous. A deux, les choses sont plus faciles, et nous avions envie de nous retrouver." Mais il y a un troisième larron, l’aide précieuse d’Adrien Durand, leader du groupe Bon Voyage Organisation, aux arrangements et à la production. " Adrien est jeune et connaissait peu notre musique, ce qui permit de prendre de nouvelles directions, d’aller en sens contraire par rapport à ce qu’on avait fait jusque-là." Mais la vibe Amadou&Mariam est toujours là. Et le déhanché impossible à dompter.

© AFP

Confusion des genres

Si ce nouveau chapitre de la discographie du tandem a ce qu’il faut pour faire vriller les chevilles, "La Confusion" s’aventure encore sur le terrain de l’engagement. Peut-être plus que précédemment. "Il y a des problèmes partout. Des mauvaises nouvelles tout le temps. La vie est devenue compliquée, l’amour, le couple et la famille aussi. Il y a la démission des parents notamment, et les enfants devenus rois…" Une préoccupation que l’on pourrait penser occidentale finalement, mais selon Amadou pas vraiment. "Vers 1991, il y a eu une insurrection et un coup d’Etat au Mali. Ce sont les élèves et les étudiants qui sont sortis dans la rue pour faire fuir le régime. Puis, on a voulu faire entrer ces jeunes en politique. Ils roulaient des mécaniques dans leurs grosses voitures, étaient intouchables car considérés comme les pères de la révolution. Dans les écoles, on faisait plus de grèves que d’étude. Au final, on a résolu un problème en en créant un autre. Personne ne s’écoute, chacun croit qu’il a raison, les générations sont en conflit permanent."

Un disque qui traite aussi de la condition de la femme à l’envi, une problématique qui touche aussi l’Occident mais surtout l’Afrique cette fois-ci. "Nous avons vu bien des femmes en souffrance… Des gens tentant de les aider à entreprendre via des micro-crédits. Au Mali, des quotas ont été instaurés pour encourager les filles à aller à l’école. Avant, elles n’y allaient pas ou la quittaient dès 13-14 ans pour être mariées. On les excluait quand elles avaient un enfant… Tout cela a été freiné, pour qu’elles puissent étudier et obtenir des diplômes. Aujourd’hui, les femmes sont au centre de l’activité, dans les bureaux, les usines, les sentiers… Et c’est une bonne chose. Mariam et moi voulions rendre hommage à cela en chanson, car d’autres pays ne sont pas encore arrivés jusque-là. Les hommes et les femmes sont complémentaires, il est important de le rappeler."

Super-sens de l’orientation

Ceux qui en ont côtoyé suffisamment longtemps, savent que les aveugles développent le plus souvent des "superpouvoirs", résultat de l’affinement des autres sens. Amadou reconnaît ainsi au son de leurs pas les personnes qu’il connaît. "Je retiens leur musique", sourit-il. L’homme au sourire indéfectible sait également s’orienter dans l’espace de manière étonnante, grâce à une mémoire précise et décuplée au fil des années. "Si j’y suis passé une fois, je sais… A l’hôtel, on nous montre une fois où les choses se trouvent - le lit, le frigo, la fenêtre, les toilettes, la télé - puis on peut se débrouiller […] Je me souviens avoir indiqué le chemin à un taximan interloqué entre notre hôtel et notre label parisien. Qui a fini par s’arrêter pour me demander si j’étais vraiment aveugle…" Et, comme elle avait commencé, l’interview se termine sur quelques éclats de rire.

© HAULOT ALEXIS


"Nous étions sûrs que notre avenir ne se jouerait pas forcément au Mali…"

Si leur nouvel album "La Confusion" est construit sur une base digitale, ce n’est pas nouveau dans le chef d’Amadou et Mariam, mais par contre inédit dans de telles proportions.

"C’est vrai, même si nous avons toujours aimé la musique électronique. Je me souviens du morceau ‘Oxygene’ par exemple, ou de ce groupe allemand Tangerine Dream, que l’on écoutait beaucoup à l’époque. […] Notre projet ne pouvait pas fonctionner en Afrique, car nous avions une vision grande qui ne pouvait être réalisée par des musiciens africains à l’époque. Chez nous, les orchestres appartenaient soit à la mairie, soit à l’hôtellerie, et il n’y avait pas le choix des instruments. Il a fallu aller chercher des professionnels en Europe - à Paris - pour réaliser notre rêve. Soudain, on a vu débarquer des guitares Fender, Gibson, Takamine… C’était tellement chouette. Nous n’avions pas imaginé tout cela, jusque-là nous nous étions contentés de ce qu’on avait. Mariam et moi écoutions beaucoup Pink Floyd, Led Zeppelin, Jimi Hendrix… On était persuadé que notre avenir ne se jouerait pas forcément au Mali, et que notre musique allait être appréciée à l’extérieur."

Leur première destination fut la Côte d’Ivoire, en 1986, et le succès fut au rendez-vous. Il est assez amusant cependant de voir le couple brandir des références allemandes ou françaises en matière de musique électronique. Puisque l’un des pères du genre, certes moins connu que Jean-Michel Jarre, n’est autre que le Camerounais Francis Bebey. Dont l’évocation du nom provoque l’enthousiasme de nos interlocuteurs. "C’est quelqu’un que l’on connaît et que nous avons souvent rencontré. Francis Bebey était un intellectuel, journaliste, écrivain… Il a révolutionné la musique africaine", dit-il. "Un grand monsieur", ajoute-t-elle, admirative et discrète. Et les tourtereaux de se mettre à tanguer et à fredonner en cœur les premières notes synthétiques de "La Condition masculine", tube électro-chanté du temps jadis signé Francis Bebey...


Leurs dates-clés

1954: Naissance de Amadou Bagayoko, le 24 octobre, à Bamako.

1958: Naissance de Mariam Doumbia, le 15 avril, également dans la capitale malienne.

1975: Leur rencontre, à l’Institut des jeunes aveugles de Bamako.

1976: Premier concert en tandem le 20 janvier, jour de la Fête de l’armée.

1980: Mariage d’Amadou et Mariam. Union dont seront issus trois enfants.

1986: Départ vers la Côte d’Ivoire et premier gros succès pour le couple.

1998: Sortie des deux premiers albums dont "Sou Ni Tilé", enregistré en France et bardé du tube "Mon amour".

2004: Reconnaissance internationale avec "Dimanche à Bamako", réalisé par Manu Chao. Album qui leur vaudra une Victoire de la Musique l’année suivante.

2009: Le couple est invité à jouer lors de la remise du prix Nobel de la paix à Barack Obama, le 10 décembre à Oslo.

2010: Amadou et Mariam donnent un concert lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde de football en Afrique du Sud.

2012: Sortie de l’album "Folila"; ils y convient des artistes rencontrés au gré de leur carrière.

2017: Retour en force et en déhanchés avec une huitième plaque teintée de couleurs électros, "La Confusion".


> "La Confusion", 1CD (Warner). En concert à l'AB le 24/10.