Musique / Festivals Entretien

Ceux qui, depuis cette nuit de samedi qui fêta sa victoire, ont suivi les réactions d’Andrey Baranov, l’auront constaté : le robuste lauréat russe n’est pas du genre à s’épancher. Autant son jeu est un miracle de subtilité expressive, autant ses propos sont laconiques, marmonnés dans un anglais utilitaire, et apparemment obscurs. En nous rendant dans sa famille d’accueil, dimanche matin, la perspective d’une interview tenait surtout de la mission impossible; le début de l’entretien fut plutôt encourageant, au bout de trois quarts d’heure, quelque chose d’étonnamment doux et lumineux avait affleuré

Andrey Baranov s’était déjà présenté au Concours en 2009, où il avait été demi-finaliste. Qu’un musicien aussi chevronné - il compte une foule de prix à son actif, se produit régulièrement en concert, et est l’assistant de Pierre Amoyal au Conservatoire de Lausanne - ait tenté sa chance une deuxième fois au Concours Reine Elisabeth est révélateur : "Pour le violon, c’est le plus important de tous, et, la fois dernière, je ne m’y étais pas assez préparé. A la fin du concerto de Mozart (en 2009), j’ai éprouvé une sensation étrange, je n’avais pas mal joué, mais savais que j’avais manqué mon rendez-vous "

Cette fois, et quoique semblent indiquer le physique massif et l’expression fermée du jeune homme, le concerto de Mozart fut une merveille de ferveur, d’élégance et d’esprit, comme tout ce qu’on entendra de lui. Et de se demander : peut-on vraiment parler, à propos de Baranov, d’"école russe" ? "Le style est d’abord une question de musicalité naturelle et de personnalité. J’ai grandi dans une famille de musiciens, avec une mère pianiste et un père violoniste. Ma jeune sœur est pianiste, je suis violoniste, nous devions devenir musiciens, nous n’avons pas eu le choix. Mon père était membre d’un orchestre de bon niveau mais où la plupart des musiciens se contentaient de bien faire leur job, sans plus, alors que mes parents étaient des passionnés de musique; nous disposions d’une impressionnante discothèque, et nous écoutions énormément de musique en famille, en comparant les interprétations. Quant à la grande école russe, j’en suis évidemment héritier par mon professeur à Saint-Pétersbourg, Vladimir Ovcharek, inscrit dans la lignée de Kreisler et d’Oïstrakh (le plus grand de tous) et par mon professeur actuel, Pierre Amoyal, lui-même élève de Yascha Heifetz. Mais cela n’empêche pas d’avoir un style personnel."

La biographie d’Andrey mentionne de nombreux concours : un parcours obligé ? "Oui, mais il m’a fallu comprendre que pour être fidèle à la partition, pour vraiment laisser parler le compositeur, l’interprète doit se distancier de lui-même et de son ego. En voulant jouer "librement à tout prix", j’ai juste fait des choses stupides (rires) . Mais depuis quatre ans, les choses ont changé, j’ai obtenu une succession de premiers prix - à Londres, en Allemagne, au Japon, à Moscou et, aujourd’hui, à Bruxelles - et, cette fois, les concours, c’est fini. Et c’est une autre liberté qui m’est offerte, celle de pouvoir vivre de mon art. Je suis profondément reconnaissant à mes parents et mes professeurs du support incroyable qu’ils m’ont donné."

Quand on lui demande ce qu’il a pensé du concerto de Sakai Kenji, Andrey lève les yeux au ciel : "En musique moderne, c’est la pièce la plus difficile que j’ai jamais jouée. Les deux premiers jours, je me suis demandé ce que j’allais faire avec ça (comme les autres, d’ailleurs, sauf Tsatsuki ). Mais pour finir, on y est arrivé ! Ma chance : j’ai pu compter sur le Konzertmeister, un Russe, lui aussi "

Pour la finale, Andrey a choisi de jouer Prokofiev et Chostakovitch, un programme exclusivement russe. "J’avais préparé la sonate de Franck, mais, pour des raisons de timing, je n’ai pu la caser, ni en demi-finale ni en finale, et j’ai été ravi de devoir la remplacer, en finale, par la 2e de Prokofiev (rires) ."

Le concerto de Schumann (imposé au premier tour) est une œuvre rare au répertoire, une découverte pour Andrey ? "Pas du tout, même si c’est la première fois que je le jouais moi-même. C’est une pièce magnifique mais ingrate sur le plan technique. N’étant pas familier de Schumann, j’ai voulu trouver un style personnel qui ait quand même une certaine classe, j’ai écouté toutes les versions disponibles, dans tous les sens, et quelque chose a fini par s’imposer, que j’ai défendu au premier tour."

Andrey joue un violon moderne "J’avais le violon le plus cheap de tous ceux réunis à la Chapelle (rires) , un Ansaldo Poggi de 1947 (qui était quand même le deuxième violon de Nathan Milstein), un excellent instrument, stable, agréable, docile. Mais avec le Stradivarius du concours (prêté durant trois ans au premier lauréat, NdlR) , je rentre dans la magie de la grande lutherie italienne !"