Musique / Festivals Né à Séville, l'un des berceaux du flamenco, Antonio Segura a commencé la guitare à 11 ans. Installé en Belgique depuis de nombreuses années, il enseigne la guitare flamenco à tous types de publics depuis vingt ans. Il est aujourd'hui à la tête du trio Oleo, à l'affiche du Bruselas Festival au Bozar. Réconciliant jazz et flamenco, le trio ne mélange pas les styles mais produit une musique ouverte, yjoù chacun est invité à apporter sa culture. Une démarche qui n'est pas étrangère à la façon dont le genre s'est construit et a évolué, comme nous l'a raconté Antonio Segura.

D'où viennent les influences du flamenco ?

Le berceau du flamenco, c'est l'Andalousie. Les arabes l'ont envahie pendant 800 ans, donc ils ont laissé une empreinte sur cette musique. Il y a des gammes spécifiques à la musique arabe que l'on retrouve dans le flamenco, et qui lui donnent une tonalité orientale. Il y a aussi certaines techniques utilisées en flamenco tirées de l'utilisation de l'oud arabe. L'attaque très particulière des cordes, par exemple, qui donne ce côté très sec et permet de jouer la mélodie avec la basse.

L'autre grande influence est gitane. Les gitans ont émigré d'Inde autour de l'an mille. Il s ont traversé partie du Moyen-Orient pour arriver dans le Maghreb. Certains sont passés par la Turquie pour atteindre les pays de l'Est, le sud de la France ou le sud de l'Espagne. Selon les régions, on les appelle roms, tziganes, ou gitans comme en Espagne. Eux aussi ont amené leur culture, qui s'est mélangée aux influences arabes des pays qu'ils ont traversés. Ils ont induit la complexité rythmique du flamenco. On voit aussi leur influence dans les robes des danseuses de flamenco, très colorées et fleuries, et dans leurs mouvements. Il y a énormément de ressemblances.

Ça veut dire que le flamenco sait absorber des cultures et des influences ?

Toutes les musiques s'inspirent d'autres styles. Le flamenco a connu différentes périodes. Dans les années 1970, on faisait du flamenco rock. Les andalous voulaient imiter Deep Purple en chantant en espagnol. Des groupes mythiques comme Triana cartonnaient. Dans les années 1980, c'était le flamenco blues, avec des formations comme Pata Negra qui pratiquaient un mélange de guitares électriques blues et flamenco, avec un chanteur à la voix cassée. C'était génial, ça a bien marché.

Dans les années 1990, le flamenco latin a absorbé la musique cubaine. Et puis Paco de Lucia s'est intéressé au jazz… Le flamenco s'est nourri de tous ces genres musicaux, et c'est ce qui fait sa force. De toute façon, on ne peut trahir cette musique car on ne peut trahir le rythme. On pourra évoluer harmoniquement, mais la rythmique sera toujours la même.

Comment cette musique s'est-elle transmise ?

C'est une musique de transmission orale. Quand j'ai appris la guitare, je me contentais d'imiter ce que mon professeur faisait. Entre flamencos, on se montre un accord à la guitare et on se dit « tiens, joue ça », sans savoir ce que c'est. Beaucoup de guitaristes en Espagne font des accord et n'en connaissent pas les noms. C'est dommage, parce que savoir de quoi on parle, c'est le meilleur moyen de communication. Je m'en suis rendu compte en Belgique. Je jouais sans savoir ce que je jouais, quelle gamme, quelle tonalité… J'ai commencé à jouer avec des musiciens jazz, mais je ne comprenais pas leur langage. Ils m'ont conseillé de prendre des cours.

En même temps, en Espagne, une nouvelle génération a eu cette même démarche. La nouvelle génération comprend et sait lire la musique. On écrit des partitions, pour qu'un guitariste classique puisse se mettre au flamenco.


Comment s'est-ils répandu dans le monde ?

Dans les années 1950, le flamenco espagnol a commencé à s'exporter avec Carmen Amaya, une danseuse gitane, et Sabicas, son guitariste. Sabicas, c'est le précurseur de la guitare flamenco de concert. C'est celui qui a enregistré le plus d'albums. Ils ont donné une série de concerts aux États-Unis, et ils ont eu beaucoup de succès. Personne ne connaissait le flamenco pas là-bas...

Il y a eu aussi Manitas de Plata. C'était un gitan qui vivait en Camargue, dans le sud de la France. Les gitans français se sont inspirés de la culture flamenco. Ils jouaient de la rumba catalane, un genre très proche du flamenco. Manitas de Plata était très ami avec Pablo Picasso, Salvador Dali, Jean-Luc Godard, Brigitte Bardot et toute l'intelligentsia de l'époque. Il était invité dans toutes les fêtes et il est devenu très populaire. C'est aussi grâce à lui qu'on s'est intéressé au flamenco.

Dans les années 1980, il y a eu Paco de Lucia. C'était un phénomène hors-norme. Il a commencé à voyager à l'étranger, il a fait des concerts aux États-Unis, suscitant un grand enthousiasme. Plein de jeunes non-espagnols ont été fascinés.

Et depuis ?

Il y a une vingtaine d'années, des rumeurs annonçaient la mort du flamenco. On passait du vinyle au CD, Internet et le piratage arrivaient. Les labels ne voulaient plus produire d'album, d'autant qu'un disque de flamenco ne se vend pas comme un disque de Beyoncé. Paco de Lucia, quand il se vend très bien, c'est 100 000 copies. Quand c'est un jeune guitariste, s'il vend 2 000 albums c'est déjà pas mal. Avec Internet, les labels perdaient de l'argent en ne vendant si peu, et ils ne voulaient plus produire. D'où une trêve dans le renouvellement artistique.

Mais l'intérêt pour le flamenco n'a jamais disparu, surtout hors de l'Espagne. Les artistes espagnols ont plus de boulot à l'étranger. il y a beaucoup de festivals de flamenco dans le monde entier : en France, en Russie, au Japon… J'ai des amis qui sont actuellement à l'île de la Réunion et ils font un carton. Moi, j'ai tourné un an en Asie… J'ai joué sur l'île de Timor en Indonésie, et même là j'ai trouvé des musiciens de flamenco. Internet a permis cette explosion du style flamenco. Aujourd'hui, je n'ai plus peur de sa disparition : il'a jamais été aussi fort.

Mais même à l'international, le flamenco est réservé à un public averti, non ?

Je reste persuadé que beaucoup de gens viennent pour découvrir. La Moneta vient au Bozar et attire 2 000 curieux. Pourtant, je parie qu'il n'y a pas 2 000 belges qui la connaissent. Les amateurs de flamenco connaissent. Et encore, tous mes élèves ne la connaissent pas. Elle est très connue dans le milieu de la danse flamenco, et c'est tout. Même nous, qu'on puisse faire sold out au Bozar, c'est incroyable. Le public est demandeur de découvrir de nouvelles choses, notamment dans le flamenco.

Oleo, trio enflammé de flamenco syncopé

En reprenant le standard du saxophoniste Sonny Rollins pour en faire leur nom, le trio annonce la couleur. Oleo, c'est la rencontre du flamenco, de la world music et, bien sûr, du jazz. La rencontre, mais pas le mélange. "L'idée de mélanger les styles ne me plaît pas. Ce que je veux, c'est que chacun apporte ce qu'il sait faire à ma musique", explique Antonio Segura.

Tandis qu'il est à la guitare, on trouve à ses côtés le jazzman Serge Dacosse à la basse, et le canadien François Taillefer aux percussions, très porté sur les musiques du monde, de l'Afrique à l'Inde en passant par l'Andalousie où il a appris le flamenco. Antonio Segura insiste sur la volonté de créer une musique ouverte, où un harmoniciste pourrait trouver sa place autant qu'un joueur de kora africaine. 

Affichant complet sur sa date au Bozar, dans le cadre du Bruselas Flamenco Festival, le groupe qui n'a que quelques mois d'existence pense désormais à enregistrer son premier album, probablement en octobre-novembre. "On va peut-être lancer une campagne de crowdfunding, ou alors on essaiera de trouver un label", explique Antonio Segura.

En attendant, si vous n'avez pas pris vos places pour le concert de samedi au Bozar, vous pourrez voir Oleo le 24 avril au théâtre du Vaudeville dans le cadre du festival international de la guitare… Sur scène, le trio invitera le chanteur Antonio Paz, et les danseurs Kuky Santiago et Ana Perez.