Arctic Monkeys, crooners tranquilles (**)

Valentin Dauchot Publié le - Mis à jour le

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Musique / Festivals

"From the Ritz To The Rubble" chantaient Alex Turner et sa clique en 2006. Douze ans plus tard, les "décombres" semblent bien loin. Les sales gamins de Sheffield (Nord de l'Angleterre) ont fait le chemin inverse pour aller s'installer au Ritz, et sortent un album de crooner qui passerait fort bien dans le lobby du palace parisien.

Beaucoup de groupes galèrent durant des années pour se frayer un semblant de chemin vers le succès. D'autres, pour des raisons qui dépassent souvent la logique et l'entendement, semblent au contraire promis à un avenir radieux avant même la sortie de leur première démo. Les quatre primates de Sheffield - ô surprise - figurent dans la seconde catégorie.

Formé au début des années 2000, le quartet ne trouve pas immédiatement de label mais tourne assidûment dans le nord de l'Angleterre, où il déclenche ce qui ressemble fort à une hystérie collective. Une armée de fans fidèles se constitue en un rien de temps et alimente une "hype", qui permet aux "Monkeys" de sortir un premier brûlot en 2006, le désormais célèbre "Whatever People Say I Am, That's What I'm Not".


Pour le coup, le plébiscite est mérité. L'album est un concentré de rock brutal, rapide et incandescent à l'image des furieux "I Bet That You Look Good On The Dance Floor", "Still Take You Home" et "From the Ritz To The Rubble". Avec son accent du Yorkshire et sa tête typique d'ado britannique, Alex Turner jouit d'un réel charisme. Ses acolytes sont plutôt efficaces, et la batterie lourde de Matt Helders imprime immédiatement l'identité du groupe sur chacun de ses morceaux, plus diversifiés qu'il n'y paraît à première vue.


Un an plus tard, "Favourite Worst Nightmare" (2007) creuse le même sillon et permet aux Arctic Monkeys de tourner assidûment pour asseoir leur domination. Puis vient une première rupture. Turner délaisse un temps l'agitation de son gang pour former "The Last Shaddow Puppets" avec l'ami Miles Kane. Le petit teigneux se fait chanteur ténébreux, et laisse éclater au grand jour son amour du verbe et de la pop aérienne.

Outre cette infidélité, il se noue d'amitié avec un autre taulier: Josh Homme (Queens Of The Stone Age) qui s'invite à la production des deux futures livraisons du groupe, "Humbug" (2009) et "Suck It And See" (2011).


Sur papier, "Arctic Monkeys" annonce un son "plus lourd que jamais". Sur disque, ils ne musclent absolument pas leur rock'n'roll mais élargissent au contraire leur univers, en laissant tout le loisir à Alex Turner de privilégier la mélodie à l'intensité.

On gagne en élaboration ce qu'on perd en rage et en immédiateté. Sous la houlette de Josh Homme, dont on identifie très clairement la patte sur le chant et les solos de guitare, le groupe passe à autre chose. Il dit définitivement adieu à l'effervescence des petites salles, pour peser de tout son poids face aux publics élargis des stades et des grands festivals.


Le public et la critique, eux, maintiennent coûte que coûte le soutien sans faille dont ils gratifient le quatuor de Sheffield depuis ses débuts et font volontairement d'Arctic Monkeys une valeur sûre, un pilier du rock'n'roll mondial capable de damer le pion à Nick Cave et les Nine Inch Nails en haut de l'affiche d'un festival comme Rock Werchter. Les Anglais n'ont rien demandé, mais on ne peut s'empêcher de s'interroger sur l'aura un rien surdimensionnée dont ils jouissent, à l'heure où ils délaissent précisément le rock pour la pop.

Car les mecs continuent paisiblement à tracer leur route. "AM" publié en 2013, marque ouvertement cette fracture volontaire avec les guitares de leurs jeunes années. D'entrée de jeu, "Do I Wanna Know" est plus pop dans ses chœurs, plus lancinant dans sa ligne de basse, plus dansant dans sa rythmique et plus léger sur ses cordes. On perçoit même une volonté de partir vers le R&B, malgré quelques rares élans guitaristiques dans les refrains et les conclusion.


Turner s'affirme, pousse la sensualité, monte dans les aigus, et donne une touche "glam" à des productions ultra-léchée. N'en déplaise aux amoureux de la première heure, tout cela tient la route et incite donc le frontman devenu dandy à s'exposer totalement sur son dernier né.

Annoncé pour ce vendredi 11 mai, "Tranquility Base Hotel & Casino" n'est autre que l'aboutissement logique et assumé de cette évolution musicale. Exit les cordes, la batterie hyperkinétique et la disto: le piano est au centre du jeu et les premières minutes de "Star Treatment" sonnent comme un pur disque de Soul. Séducteur et apaisé, le chanteur-compositeur survole cette balade lente en enfumée avec un détachement amusé.

"One Point Perspective" poursuit dans la même veine, et on réalise alors que Turner n'est absolument pas un dandy… C'est un crooner. Un conteur-charmeur qu'on imagine parfaitement à l'œuvre dans un club sombre aux murs de velours, le visage à moitié dévoilé par les reflets intermittents d'une boule à facettes.


S'il hésitait encore sur les précédents opus, le groupe s'est définitivement affranchi du rock'n'roll pour voguer vers une pop atmosphérique, qui n'est pas sans évoquer un croisement curieux entre David Bowie et Timber Timbre. Dans le genre, "Tranquility Base Hotel And Casino" - la plage titre - est une réussite totale, avec ses claviers et ses organs omniprésents qui éjectent pratiquement la batterie. "Golden Truncks" fonce tête baissée dans la pop psychédélique et "The World First Ever Monster Truck" louche de très près sur l'héritage laissé par le grand maître Bowie et les Beatles.

Au final, on a envie de dire "chapeau" ! L'évolution du groupe est hallucinante et ce sixième album roule plutôt bien. Malheureusement, plusieurs pistes sont dispensables, à l'image de "Batphone" que l'on aurait bien baptisé "Bis Repetita", et l'admiration finit par céder la place à un semblant de lassitude. À tel point qu'on finit par imaginer les lascars non plus dans un club, mais un vieux Karaoké déglingué à 5h du matin. Les fanatiques du premier album détesteront, de nouveaux admirateurs arriveront, et Monsieur Turner a fini par imposer sa vision.

© D.R.


Valentin Dauchot

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