Musique / Festivals A Aix, Marc Albrecht dans la transparence, Katie Mitchell dans la surenchère.

C’est un des opéras les plus éblouissants du XXe siècle, à la fois passéiste et visionnaire, d’un humour décapant et d’une virtuosité infinie : "Ariadne auf Naxos" de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal - créé dans sa forme définitive à Vienne en 1916, au bout d’interminables échanges entre ses auteurs - trouve à Aix une version qui aurait pu faire date. Tous les ingrédients du succès sont ici réunis : un pitch désopilant (quoique fort complexe et renvoyant à d’innombrables références, de Molière à la mythologie grecque), une musique sublime et une distribution en rapport, un concept de mise en scène à la fois créatif et fidèle. En effet, dans cet étrange scénario où, pour des raisons de commodité, un mécène exige soudain que les musiciens engagés pour divertir ses invités fusionnent leurs deux prestations - un opéra sera dédié à Ariadne éperdue de douleur et une pantalonnade de Zerbinette et de ses camarades farceurs - Katie Mitchell, aidée de Martin Crimp, a décidé de relier les deux parties de l’opéra (le "prologue" et l’opéra proprement dit). Tout se passera donc dans les salons de l’extravagant mécène, rejoint en seconde partie - la "représentation" - par son épouse. La double mise en abîme en deviendra triple, à grand renfort de péripéties, fines et éclairantes dans un premier temps mais finalement surnuméraires et parasites, avec toute l’agitation que cela engendre sur scène et dans les esprits.

Distribution mythique

L’ensemble de la production n’en reste pas moins brillant, validé d’office par le niveau exceptionnel des interprètes, orchestre compris. On appréciera particulièrement le travail de Marc Albrecht à la tête de l’Orchestre de Paris, rendant également justice à la puissance symphonique de la musique de Strauss et à ses saveurs chambristes.

Et les chanteurs, nombreux à avoir fait partie de l’Académie qui fête cette année ses 20 ans, sont fabuleux : la jeune soprano norvégienne Lise Davidsen, Ariadne, rejoint la dimension mythique de son rôle, avec une voix d’une richesse et d’une puissance surnaturelles, la mezzo américaine Angela Brower est une compositrice (eh oui…) crédible et passionnée, et si la Française Sabine Devieilhe manque un peu de puissance, elle a toute l’agilité, les aigus et l’esprit de Zerbinette. Eric Cutler est évidemment un Bacchus d’anthologie, héroïque et vaguement à la masse, et les rôles moins exposés sont tout aussi luxueusement distribués. Martine D. Mergeay

En direct sur Arte Concert et sur France Musique le 11 juillet à 22 h et en différé sur Arte.