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Musique

Dominique A et son orchestre

VINCENT BRAUN

Mis en ligne le 12/03/2004

«Tout sera comme avant» prétend le chanteur nantais sur son nouvel album. Il n'en est rien. Les quinze chansons s'enroulent dans des cordes symphoniques. Afin de mieux sonder les tréfonds de l'âme, dans une envoûtante dramatisation.

RENCONTRE

Surtout ne pas se fier au titre. Sur «Tout sera comme avant», son nouvel album, Dominique A ne se répète pas. Hormis dans sa façon de poser des mots ciselés, ajustés au plus serré, de manière à taquiner l'inattendu, à orchestrer les tensions. Auteur, compositeur, interprète sans concession, le chanteur nantais carbure à la rupture. Depuis plus de dix ans, Dominique Ané affirme cette nécessité vitale, viscérale, de se réinventer à chaque disque. Preuve encore sur cet album plus dérangé qu'arrangé par le collectif Gekko - le réalisateur Jean Lamoot (Noir Désir, Bashung, Zebda) et les arrangeurs Arnaud Devos et Jean-Louis Solans. Avec en prime, la présence de l'Orchestre symphonique de Bulgarie.

N'y a-t-il pas un paradoxe à commencer un nouvel album par une chanson qui s'appelle «Tout sera comme avant» ?

Non. Il y a un côté jouissif à chanter ça en premier. C'est tellement démoralisant que ça en devient drôle. Au-delà de l'ironie, musicalement je ne voyais pas de meilleure ouverture pour un disque que je voulais lyrique, assez démonstratif et poing sur la table. En même temps, si ça peut être pris comme une attaque de la recherche de nouveauté à tout prix, j'en suis ravi.

La rupture avec «Auguri», sorti il y a trois ans, est moins radicale qu'elle ne l'a déjà été chez vous.

Tout disque doit fonctionner en rupture, même si c'est une rupture dans la méthode. Pour moi, chaque disque doit répondre à une méthode travail différente, qui aura des implications sur les chansons. Là, je ne l'ai pas arrangé. J'ai fait les chansons puis des gens se sont penchés dessus. J'avais la décision finale mais j'étais totalement en retrait. D'ailleurs je n'ai pas joué, hormis trois guitares. C'est un peu un disque clé en main.

Une expérience concluante?

Elle a porté ses fruits, mais je ne le referai jamais. C'est une perte de contrôle, un abandon total, et c'est très lourd à porter sur le moment, voire angoissant à vivre. C'est plus fort que moi: j'ai envie de mettre la main à la pâte. Même si, sur ce disque, je ne voulais m'entendre quasiment que comme chanteur. C'était une nécessité, sinon je savais que j'allais retomber dans des systématismes d'arrangements. J'y reviendrai sans doute, mais ce sera d'autant plus bienvenu qu'il y aura eu ce disque. Si «Auguri» revenait à des chansons très carrées, très simples, limpides dans les arrangements, c'est parce qu'il y avait eu «Remué», qui faisait voler ce modèle en éclat.

L'ensemble est très foisonnant, de cordes particulièrement...

Je voulais des cordes partout. Je voulais faire mon disque symphonique. Ce qui m'attirait dans l'orchestration, c'est le travail que Jean et Arnaud avaient fait avec Bashung sur «L'imprudence». Leur façon d'introduire les cordes dans ce registre de chanson, plutôt anglo-saxon, en y mettant de la dissonance, ça me plaisait vraiment. Utiliser les cordes pas uniquement pour faire joli mais aussi pour introduire des tensions.

Et donner une dimension plus dramatique, comme au cinéma...

Oui. Mais ça s'est fait inconsciemment. Finalement, je me suis rendu compte que l'on parvenait à une conception très illustrative, très narrative de la chanson, où les arrangements appuient certains effets. C'est un peu cinématographique. Comme sur «Bowling» ou sur «Le fils d'un enfant», il y a des ponctuations qui sont vraiment de l'illustration du texte.

«Le fils d'un enfant» fait référence à cet état d'adulescent, mi-adulte mi-adolescent...

Ça, c'est l'horreur. On peut très bien garder une part d'enfance mais être le fils d'un enfant, c'est l'échec absolu pour moi. C'est le sentiment que plein de gens peuvent avoir, qui ne s'assument pas en tant qu'adulte ou qui n'assument pas leur propre paternité ou maternité, et qui finissent par se retrouver face à un gosse de 14-15 ans comme face à un étranger. C'est une idée troublante, amusante à chanter. Il y a une sorte de jubilation dans la noirceur.

«Il y a trop de mots dans les hommes / Les bouches trop petites, les mots trop nombreux». L'homme est-il trop bavard?

Parfois, on a tendance à trop intellectualiser. C'est une phrase que j'ai piochée dans une pièce de Patrick Lerch, «Les silences de Monsieur Tarwitz». Je trouvais cette phrase très organique, comme si on disait qu'il y avait trop de sang, trop de boyaux dans l'homme. L'idée de la chanson, c'est qu'il y a trop de choses qu'on dit, trop de choses qu'on ne dit pas et qui restent en soi et qui finalement ressortent un jour. On dit que la parole est libératrice mais elle peut aussi s'accumuler et le jour où ça sort, c'est parfois difficile à tout supporter d'un coup. La parole n'est pas la meilleure conseillère. En amour, c'est aussi parce qu'on parle trop qu'on ne s'aime plus.

D'où vient l'idée du bouquin qui sort en parallèle?

Sans doute de ce qu'il n'y avait pas assez de mots dans les chansons... Non, c'est venu de rencontres, d'amitiés avec des auteurs. Je leur ai proposé d'écrire une nouvelle en s'inspirant d'un titre de l'album, comme moi je peux m'inspirer de leurs textes pour l'écriture d'une chanson. L'idée était aussi de refaire un morceau à partir des textes obtenus. J'ai repris «Tout sera comme avant» pour faire un morceau qui s'appelle «Tout n'est plus comme avant», en reprenant harmoniquement un peu la même chose et en essayant de constituer une histoire avec des phrases tirées des nouvelles. Je voulais qu'il y ait une sorte de renvoi d'ascenseur, une interaction entre les deux objets. L'un nourrit l'autre et inversement.

«Tout sera comme avant», un CD Labels (EMI) et un recueil Verticales (Seuil), vendus séparément et en coffret.

En concert le 27 mai, à l'Orangerie du Botanique, à Bruxelles.

Webwww.commentcertainsvivent.com

© La Libre Belgique 2004

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