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Opéra
"Pelléas et Mélisande" chez Barbe-Bleue
Martine D. Mergeay
Mis en ligne le 01/09/2008
Pour sa première mise en scène à Bruxelles, Pierre Audi se confronte à un monument. Mais l'homme a de quoi supporter le choc. Né à Beyrouth, brillant diplômé d'Oxford (en histoire), fondateur de l'Almeida Theatre de Londres et de son propre festival de musique contemporaine, metteur en scène dans les plus grandes maisons d'opéra du monde (de Drottningholm à Salzbourg ou Los Angeles); il dirige depuis 1988 le Nederlands Opera (Amsterdam) et depuis 2004 le Holland Festival. C'est, en définitive, l'amitié qui le lie à Peter De Caluwé, son ancien directeur artistique, qui nous vaut la chance de l'avoir à Bruxelles... Rencontre avec un artiste ouvert, généreux de son temps, de ses idées et de ses rêves (dans l'affaire qui nous occupe, ce n'est pas anodin).
Quelles sont vos affinités avec l'inclassable "Pelléas et Mélisande" ?
Difficile à dire, les affinités touchent toujours à une partie secrète et même inconsciente de soi mais je sais que deux aspects m'ont attiré dans cette oeuvre : primo, son côté narratif, essentiel, plus important à mes yeux que son aspect symbolique. Il s'agit d'une histoire très subtile, au contenu préfreudien, aux dimensions psychologiques complexes, ambivalentes, mystérieuses. Secundo, la musique de Debussy, qui en fait une oeuvre unique en son genre, pas du tout fumeuse, très concrète, cinématographique. J'aimais tellement cette oeuvre que je n'ai jamais osé la programmer dans mon propre opéra. Il a fallu que Peter vienne me chercher pour que je m'y mette, et la collaboration avec Anish Kapoor fut certainement un argument.
Vous avez adopté un point de vue très particulier
En réfléchissant à cette oeuvre, le lien avec Barbe-Bleue s'est imposé : Golaud serait Barbe-Bleue et Mélisande ne serait qu'une de ses huit femmes, ce qui renforce le mystère, la partie souterraine de l'oeuvre, et le décor de Kapoor - anatomique et intérieur, à la fois coeur, vagin, foetus - renforce ce caractère. De plus, nous avons utilisé la version originale de l'opéra, sans les interludes destinés aux changements de décor (et dépourvu de force dramatique), ce qui resserre encore l'action.
Les premières photos nous ont permis de constater que vous avez rasé Mélisande (chantée par Sandrine Piau) : et la scène de la tour ?
Ses cheveux distinguent évidemment Mélisande des personnes ordinaires mais nous avons traité la question autrement, la symbolique de la chevelure s'exprime notamment à travers ses sept robes (une par scène où elle chante), de sept couleurs différentes, symbolisant les sept (autres) femmes de Golaud-Barbe-Bleue. Mélisande - qui apparaît comme une sorte de Pierrot Lunaire, un personnage changeant, immatériel mais très puissant - retrouvera ses cheveux à sa mort. Un autre processus intervient également : le passage d'un monde à un autre, certaines scènes appartenant à la réalité, d'autres au rêve. Dans ce découpage, la scène de la tour est rêvée par Pelléas, blessé par la rebuffade de Mélisande à la fin de la scène précédente (" Laissez-moi, je préfère marcher seule"). Celle des moutons est rêvée par Yniold, choqué par la violence de Golaud vis-à-vis de Mélisande, et ainsi de suite. Ce recours aux rêves donne une extraordinaire cohérence à l'ensemble; j'ai moi-même été surpris de ce qui est sorti de mon intuition de départ.
Et j'observe qu'en intensifiant et en unissant les mouvements psychiques contradictoires des personnages - Golaud, le sadique bourrelé de remords, Arkel, le vieil érotomane jouant les grands-prêtres, etc. - Debussy, peut-être même à son insu, a fait du super-Maeterlinck. Enfin, j'ai aussi appliqué à "Pelléas" une invention de mes mises en scène baroque : chacun observe toutes les scènes, ce qui change considérablement le rapport au temps.
Comment s'est organisé le travail avec Anish Kapoor ?
Très clair : on savait que ce serait une sculpture unique et monochrome. Très vite, la forme de base est apparue : anatomique, rouge, étançonnée, comme l'oeuf de Jérôme Bosch, et soumise à un mouvement de rotation. J'ai dû imaginer cet objet sous toutes ses formes mais, d'emblée, j'ai su que la déclinaison fonctionnerait, et dans un langage ayant sa force artistique propre. Un fois "livrée", la sculpture a opéré - sans Kapoor - sur l'ensemble de la production...
La Monnaie, à Bruxelles, du 4 au 23 septembre - www.lamonnaie.be - 070 23 39 39
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Elégance décontractée et charme malicieux, l'artiste a déboulé dans le grand foyer entouré de ses partenaires en Pelléas, Patrick Kinmonth (costumes), Jean Kalman (lumières - un défi tout particulier dans ce cas), Pierre Audi (mise en scène), toute une troupe annoncée par le maître des lieux.
Les échanges, vifs et simples, mirent surtout en évidence la façon naturelle, organique, dont chacun des artistes impliqués dans la production s'est laissé imprégner par la sculpture, y compris le chef d'orchestre, Mark Wigglesworth, et les chanteurs - citons Stéphane Degout, Sandrine Piau, Dietrich Henschell, Marie-Nicole Lemieux. Selon Anish lui-même, "il s'agit d'un prisme particulier de la réalité, habité par les différentes réactions avec l'intimité de chacun, une interface à la fois psychique, physique et dramatique." Qu'est-ce qui l'a convaincu d'accepter ? "J'avais connu une très belle expérience au Grand Hornu, je savais que j'allais rencontrer des gens formidables à la Monnaie, et "Pelléas" se prête magnifiquement au projet."
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