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Crise financière

Frère Jacques

eric de bellefroid

Mis en ligne le 09/10/2008

Un soir d'automne, on nous avait rapporté "Les Bonbons"... C'était Brel, le misogyne anti-clérical qui bouffait du bourgeois. Et nous apprit à nous protéger contre la "gravité des imbéciles".

le pour

Ce devait être un soir d'automne, en 1964 ou 65. Jacques Brel avait fait son entrée à la maison par la grande porte sur le vieux pick-up His Master's Voice hérité du grand-père paternel. Notre père nous avait rapporté des bonbons. Un 45 tours de chez Barclay, avec quatre plages : "Les bonbons" en personne, mais aussi "Jef", "Au suivant" et "Le dernier repas". On le mit et on le remit, d'autant que la vieille cellule dérapait joyeusement sur l'un ou l'autre microsillon.

Il y avait déjà là en cet homme la quête de l'inaccessible étoile. Au fond de cette mélancolie incrustée d'énergie, d'enthousiasme et de dérision, le tout exalté par ce langage breughelien qui nous faisait rire ou sourire. Notre mère, pour dire vrai, était un peu moins conquise par celui qui s'était si vilainement complu à railler les bourgeois et les éminences ecclésiastiques. Et puis, sans doute, elle devait être dégrisée par ce grand misogyne qui, à force de se briser sur les femmes perdues qui l'avaient tant endolori, honnissait les biches, notre "meilleur ennemi", et toutes les dames qui "promènent leurs mains dans les corps d'armée"...

Tendresse-détresse

Car il y avait en Brel, évidemment, un matador, un matamore, un fort en gueule, un Benjamin Rathery qui pouvait fanfaronner jusqu'à l'exaspération. C'était le côté don Quichotte et saint-bernard d'un vieux scout attardé, en qui un fond de détresse s'efforçait de rimer avec tendresse. Avec ses immenses fragilités, ses paradoxes et ses contradictions. Un homme pareil ne pouvait être absolument malhonnête. C'était un comédien, d'emblée, qui tentait de toutes ses forces de nous convaincre de sa bonne foi.

On aimait plus que jamais l'entendre flétrir la "gravité des imbéciles". Dans l'une ces tirades assassines qui devaient si souvent, par la suite, nous aider à vivre au milieu des gouffres. Face à tous les "adjudants de [ses] fes ses" et les "Monsieur Dupneu, chef du contentieux" auxquels il nous fut offert immanquablement de nous heurter.

Brel répétait à l'envi qu'il fallait "vivre debout et en mouvement", qu'il fallait aller voir, essayer et se tromper. "Celui qui se casse la figure, c'est bien fait pour sa gueule. Il ne doit pas venir dire que ce sont les autres qui sont cons..."

Il chanta aussi les enfants, les vieux, les amants, le plat pays qui était le sien. La solitude, l'alcool et les amitiés de cabarets. L'échec et la mort. Le tragique de notre condition, transcendé par une majuscule poésie ou, sinon, par la grosse plaisanterie.

"J'arrive"

Il disait un jour qu'il avait fait sa carrière sur sa santé. Remplaçant à Paris, à ses débuts, des centaines de malades. Entonnant jusqu'à cinquante chansons par nuit, entre le crépuscule et l'aube, d'un café-concert à l'autre, pendant cinq ans. Ne pensant jamais être moderne, comme un Nougaro. Sûr d'avoir écrit des chansons d'avant 14-18.

Ce qu'on savait depuis toujours, c'est que Brel, le "Flamand", voulait partir. Il aspirait au large, aux lointains ailleurs et aux langueurs océanes. Avec lui d'abord, on alla de Vesoul à Vierzon, et de Hambourg à Honfleur. Puis, on rêva d'Amérique, du Pérou et de Caracas, mais on revint bientôt par le port d'Amsterdam.

En attendant, de chrysanthèmes en chrysanthèmes, nos amitiés étaient en partance. Brel nous quittait peu à peu. En 1968, dix ans avant l'heure, il scandait : "J'arrive j'arrive/ Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé/ Encore une fois traîner mes os/ Jusqu'au soleil jusqu'à l'été/ Jusqu'à demain jusqu'au printemps (...)" Ainsi finit-il par atteindre, beaucoup plus tôt que prévu, celle qu'il appelait désormais "cette foutue étoile".

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