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Musique

Dante, le paradis des mots

Pascal De Gendt

Mis en ligne le 18/12/2008

Après l’énorme succès de "Gibraltar", Abd Al Malik revient avec "Dante". Le nouvel album creuse le même sillon que le précédent: chanson, jazz et slam.

Il y a cette photo sur la pochette de l’album. Ce visage impassible qui nous fixe. Le même que sur l’album précédent, seul le fond change. En étant très laconique, on pourrait même reprendre la première partie de la phrase précédente et la réarranger pour donner notre avis: le même album que le précédent. Sauf que ce serait faux.

Pas de méprises: "Dante" est bien dans la continuité musicale, et lexicale, de "Gibraltar". Mais il en est plus une suite logique qu’une copie conforme. Après nous avoir expliqué d’où il venait et qui il était, l’ex-Régis Fayette-Mikano, nous raconte à présent ce qui le construit au quotidien: son amour de la culture francophone. Les hommages (à Nougaro, à Césaire, à Reggiani, à Gréco invitée sur une chanson,) partagent ainsi la place avec ces paraboles, tirées du quotidien, qui avaient fait mouche sur l’album précédent. Résultat: la surprise n’est plus au rendez-vous et l’émotion se fait plus rare. Plus bavard, plus grave aussi que "Gibraltar", ce troisième album plaira cependant à ceux qui avaient vraiment aimé le précédent. Pas ceux qui avaient juste voulu en faire un modèle d’intégration par rapport à un rap plus virulent.

Comme d’autres avant lui, Abd al Malik n’a d’ailleurs pas échappé aux critiques. Son titre de Chevalier des Arts et Lettres, son prix Constantin n’ont fait que renforcer l’impression qu’il était un alibi pour masquer la réalité de la situation des minorités en France. On peut le comprendre: dans son discours, l’artiste peut sembler lisse, trop consensuel. Mais nous ne pouvons pas effacer de notre mémoire l’émotion visible du jeune serveur, du café où nous étions installés, venu lui demander un autographe des étoiles dans les yeux. Tout comme on ne peut lui donner tort quand il déclare que la subversion, aujourd’hui, c’est de prôner la réconciliation.

"Dante", votre nouvel album, se situe dans l'exacte continuité de "Gibraltar". C'était une volonté de départ ?

Effectivement, "Gibraltar" a tracé un sillon que l’on creuse avec "Dante". L’idée était d’aller plus loin avec la même équipe, à laquelle des personnes comme Alain Goraguer, l’arrangeur historique de Gainsbourg, ou Juliette Gréco et Wallen (son épouse, NDLR), se sont ajoutés. Etre artiste c’est à la fois préserver un patrimoine et cultiver la modernité et l’ambition est de s’inscrire dans la culture francophone moderne, en toute humilité.

L'ambition est-elle aussi de choisir un moyen traditionnel, la chanson française, pour véhiculer un message que le hip-hop n'a pas vraiment réussi à sortir du ghetto ?

Oui et non. Pour moi, je suis totalement dans le hip-hop. Quand les rappeurs américains échantillonnent le funk, la soul, le gospel, ils se nourrissent de leur patrimoine. Moi, en tant que rappeur français, je me nourris du patrimoine français. Ce n’est jamais le rap qui fait le rappeur mais l’inverse.

Vous vous considérez donc toujours comme un rappeur ?

Je le revendique même. Mais il faut savoir faire fi des formes. C’est important de pouvoir se singulariser, d’amener une pierre personnelle à l’édifice. Moi, je suis un passionné de littérature et de philosophie et cet album est, en quelque sorte, une ode à la culture comme quelque chose qui structure les êtres.

L'album dégage plus de gravité. C'est une question d'humeur ?

Un artiste qui n’est pas en périphérie de la société, mais en plein milieu, est traversé par ses mouvements, ses problématiques et comme la période est plutôt difficile Donc il y a quelque chose de grave mais, même si la musique est plus solennelle, au bout du chemin il y a toujours de la lumière. Je ne suis pas un donneur de leçons mais un donneur d’espoir.

"Paris Mais..." est un hommage à Nougaro. C'est lui votre vraie figure tutélaire ?

Ma vraie figure tutélaire, ce sont tous les artistes entiers, ceux qui ne sont pas des fonctionnaires de la chanson. Je dirais tout de même que chez moi, Brel est plus un modèle artistique que Nougaro. Ces monstres sacrés ont lancé une dynamique et c’est à nous, jeunes artistes, de saisir le ballon au vol.

Il y a aussi un hommage à Aimé Césaire, anticolonialiste résolu. L'héritage colonial est un thème à crispations. Quelle est votre position dans cette problématique ?

Ma position est de dire qu’on doit être capable de poser nos sacs de douleurs et se demander ce qu’on peut faire pour construire l’histoire, apaiser, réconcilier. Quand je marie dans ma musique, tradition et modernité, c’est un geste concret et organique pour montrer qu’on peut avancer ensemble dans le futur.

C'est très consensuel comme discours, non ?

La subversion change selon les époques. Aujourd’hui elle est dans la capacité de passer du "je" au "nous", la capacité à fédérer, à trouver un consensus. Parler de réconciliation, c’est être rebelle. C’est important de sortir des formats et des clichés entretenus.

Savoir Plus

Abd al Malik, "Dante" (Polydor).

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