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Récital

David Fray, l’empire du sens

Nicolas Blanmont

Mis en ligne le 31/10/2009

A Gand, prodigieux récital du jeune pianiste français. Schubert et Bach inattendus.

Al’heure où tant d’organisateurs de concerts programment une foultitude de pianistes d’un intérêt parfois limité, semblant considérer qu’un simple titre d’ancien lauréat (ou finaliste) du Concours Reine Elisabeth suffit à justifier leur choix, on peut s’étonner qu’il ait fallu aller à Gand, ce mercredi, pour suivre le premier récital belge de David Fray, assurément un des pianistes les plus passionnants de la scène actuelle. Le Français, âgé de 28 ans à peine, avait déjà joué en Belgique avec orchestre - en remplacement inopiné d’Hélène Grimaud - mais, alors que sa renommée et sa reconnaissance internationales ne cessent de croître, il a fallu le nez fin des programmateurs de la Handelsbeurs de Gand pour l’entendre dans la plénitude de son génie, seul face à son instrument.

Ou, plus exactement, seul face à un instrument : un piano de concert d’une marque prestigieuse et d’apparence tout à fait respectable, mais dont l’état mécanique et harmonique s’avéra tellement déficient que l’interprète dut lutter toute la soirée pour en tirer ce qu’il voulait en tirer, finissant par demander que Klara ne diffuse pas l’enregistrement de la soirée. Le spectateur, pourtant, ne se sera sans doute rendu compte de rien, tant la prestation fut, malgré tout, exceptionnelle et, le mot pour une fois n’est pas galvaudé, géniale.

Un récital de Fray est un voyage passionnant. Mais il ne faut pas seulement l’entendre - ses disques parus chez Virgin, concertos de Bach l’an dernier et impromptus de Schubert tout récemment, sont des musts absolus -, il faut aussi le voir. Car la belle gueule de jeune romantique qu’on voit sur les pochettes se tord, grimace, se charge d’une souffrance et d’une douleur qui disent la concentration extrême - comme le dit aussi ce regard noir qu’il jette vers un spectateur qui, sans besoin réel, éprouve le besoin de se racler la gorge pendant un Moment musical. Et car, sous ce visage d’ange, il y a ce corps trop mince, cette démarche un peu gauche, ce teint livide : si les producteurs d’Hollywood s’intéressaient aux pianistes classiques, ils en feraient sans nul doute un des vampires de "Twilight".

Fray est jeune, mais sa culture et sa maturité sont stupéfiantes. Chez Schubert comme chez Bach, il va chercher au-delà de la partition, livrant des lectures chargées de sens à chaque instant. Même les pièces apparemment légères acquièrent, sous ses doigts, une profondeur qui n’a rien d’usurpé. Le pianiste explore chaque silence, étend à l’infini la gamme de la dynamique, propose d’hallucinantes alternances de domination entre main gauche et main droite, trouve des cohérences cachées - les six Moments musicaux proposés comme les six mouvements d’une seule œuvre. Poésie extrême et crépusculaire chez Schubert, swing et fièvre chez Bach (la sixième partita), on en connaît peu qui sachent, comme lui, réinventer les pièces que l’on croyait connaître. Très vite, on oublie les références habituelles de rapidité ou de lenteur : ce n’est pas que Fray s’approprie les tempi, c’est qu’il abolit le temps.

On lira une interview de David Fray dans "La Libre" de jeudi prochain.

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