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Jazz

Django : 6 cordes, 3 doigts, 100 ans

Dominique Simonet

Mis en ligne le 23/01/2010

Il y a cent ans, à Liberchies, naissait Django Reinhardt, un des artistes majeurs du XXe siècle et ad vitam.

Difficile, voire impossible de rester neutre, de garder la distance voulue par rapport à Django quand on respire comme un nectar la moindre de ses volutes de guitare, quand on a envie de rire, de pleurer, de courir, de flâner, d’aimer, de haïr et, finalement, de monter les marches vers le ciel avec sa musique comme viatique. Il n’y a d’ailleurs pas grand risque à estimer que le manouche est le plus grand guitariste. Au monde, tout genre confondu. Cela n’a rien d’original, même la plupart des guitaristes pensent cela, voyant en lui l’inaccessible étoile.

Django est né il y a cent ans, et n’en vécut que quarante-trois. C’était en janvier 1910, alors que le clan auquel appartenait sa famille avait jeté l’ancre dans un petit village hennuyer, Liberchies. Ce n’est pas pur hasard : l’endroit était une étape régulière dans les pérégrinations des "gens du voyage". Ni sa vie, ni son art n’auront jamais rien de sédentaire. Django Reinhardt est un manouche, branche originaire du nord de l’Europe, alors que les gitans viennent du sud, les uns comme les autres étant des tsiganes partis du sous-continent indien au Xe siècle pour essaimer de par le monde. Ce que fera l’art de Django.

Il y a cent ans, le 23 janvier, "à trois heures du soir" comme l’indique l’acte officiel, est né Jean, et non Jean Baptiste Reinhardt comme on le lit partout. Qu’importe d’ailleurs, puisque le surnom Django lui a tout de suite été accolé et que lui seul restera. Parmi les deux témoins, un certain Louis Ortica, artiste, domicilié à Virton, dont on se demande bien ce qu’il fichait là. Comme il se doit, la caravane de roulottes ne resta pas longtemps à Liberchies, sillonnant la France et même l’Afrique du Nord pendant la Première guerre.

Un destin manouche, somme toute, qui n’implique pas une éducation ni une scolarité classique. Django était analphabète, et il fallut attendre les années 30 pour que le chanteur Jean Sablon lui apprenne à écrire son nom, en lettres capitales. Par contre, dans la communauté manouche, la musique est reine; elle rythme la vie. D’une richesse inestimable, elle transporte la mémoire d’un peuple en mouvement perpétuel, une partie essentielle de ses racines, avec tout le blues d’une interminable quête et toute la joie de la liberté.

Dans le campement, la musique est partout, les instruments à cordes aussi : guitare, violon, banjo. C’est sur ce dernier que le gamin Reinhardt jette son dévolu. Il joue, joue, joue à s’en faire saigner les doigts, comme en témoignera sa mère Laurence, dite Négros. En bonne tsigane, celle-ci inculque à ses enfants - Joseph Reinhardt, dit Nin-Nin, est né en 1912 - à la fois l’esprit de famille et le sens de la liberté. Ses efforts très vite récompensés, le jeune banjoïste est engagé au sein d’orchestres de bal musette à Paris et dans les guinguettes des bords de Marne, où sa mère l’attend après chaque prestation.

Cela n’empêche pas le gamin de prendre goût à d’autres jeux que celui du banjo, jeux pour de l’argent : cartes, dés, billard. Notre flambeur y fera preuve d’autant d’adresse que dans la musique, ce qui n’empêche pas les retours de manivelle : à certains moments de sa vie, Django gagnera d’énormes sommes d’argent, billets de banque roulés dans sa poche qui pouvaient partir en fumée en quelques heures.

On n’en est pas encore là, même si le jeune prodige s’est vite taillé une réputation. Les grands destins sont faits de rencontres. Dans le cas de Django, trois sont capitales : la guitare, le jazz et Stéphane Grappelli. La première lui fut offerte par son frère Nin-Nin, alors qu’il était sur son lit d’hôpital, à récupérer des graves brûlures occasionnées par l’incendie de sa roulotte, le 2 novembre 1928. L’artiste faillit y laisser une jambe et la main gauche, celle qui construit le langage musical en courant sur le manche du banjo. Dix-huit mois de convalescence seront nécessaires aux cicatrisations lentes. Résultat : annulaire et auriculaire paralysés, tendons et muscles meurtris. Mais la guitare demande moins d’efforts physiques que le banjo. Elle aide le musicien non seulement à récupérer, mais aussi à élaborer une nouvelle technique, un nouveau langage, transformant l’infirmité en virtuosité éblouissante. Le plus grand guitariste du monde jouait avec trois doigts.

On ne sait pas exactement dans quelles circonstances Django rencontra le jazz. Dans les années 20, celui-ci était dans l’air partout en Europe, avec l’arrivée des premiers orchestres américains et de la Revue nègre, avec Josephine Baker. Une chose est sûre : alors qu’il faisait les terrasses des cafés avec son frère Joseph, à Toulon, en 1930, il rencontra le peintre Emile Savitry, qui lui fit écouter des 78 tours de Duke Ellington et Louis Armstrong. Il en resta comme deux ronds de flan. C’est en mêlant la tradition manouche et celle du jazz américain qu’il a créé un style unique, fascinant, première véritable expression d’un jazz européen.

Les chemins de Django et de Stéphane Grappelli, qui s’écrivait alors avec un "y" à l’anglo-saxonne, se croisèrent une première fois en 1934, à La Croix du sud, boulevard du Montparnasse à Paris. Membre de l’orchestre du saxophoniste André Ekyan, le violoniste fut quelque peu effarouché par le guitariste. Ils se retrouvèrent deux ans plus tard, dans un orchestre de bal, au Claridge. Dans les coulisses de ce club, où ils furent bientôt rejoints par le guitariste Roger Chaput et le contrebassiste Louis Vola, naquit leur complicité, autour de standards comme "Dinah". Il ne manquait plus que Joseph Reinhardt à la guitare pour que se forme l’un des quintettes les plus originaux et célèbres de l’histoire du jazz, celui du Hot Club de France. Un quintet à cordes, sans tambours ni trompettes. Le premier concert du Q.H.C.F. eut lieu le dimanche 2 décembre 1934, à 10h du matin, en la salle de l’Ecole normale de musique, 78 rue Cardinet, dans le XVIIe arrondissement. Métro Malesherbes, 12 francs le billet. Trois mois plus tard, le Quintette joue à la salle Pleyel, avant le saxophoniste Coleman Hawkins.

C’était parti pour la gloire. Le tandem Reinhardt-Grappelli faisait des merveilles, alors qu’a priori, tout les différenciait : de bonne éducation, limite précieux, le violoniste avait une formation classique. Quand vint la Deuxième Guerre mondiale, Grappelli étant resté en Angleterre, Django fut contraint de monter un nouveau quintet, qui réunit les frères Reinhardt, Hubert Rostaing à la clarinette, Emmanuel Soudieux à la contrebasse, Pierre Fouad à la batterie. Moins original par sa composition, il connut un succès phénoménal durant ces années d’occupation. Même si la plaque "Swing Tanzen Verboten" était de rigueur, le jazz connut un essor exceptionnel, le public y trouvant, à juste titre, une expression de liberté.

Ces heures sombres pour le monde furent les plus lumineuses pour Django Reinhardt, qui écrivit son tube "Nuages", enregistra des dizaines de disques, joua avec Charles Trenet, tourna en France et à l’étranger. S’il eut le bon goût - et la prudence - de refuser une invitation à Berlin, il vint en Belgique en avril 1942, pour enregistrer en duo avec le pianiste Yvon de Bie. Le 16 avril, il est en studio avec l’un des meilleurs orchestres de l’époque, celui du saxophoniste Fud Candrix, et interprète notamment une de ses compositions, bien de circonstance, "Place de Brouckère". En mai, c’est avec l’autre grand chef d’orchestre belge qu’il travaille, Stan Brenders.

Avec l’arrivée du be-bop, l’après-guerre reinhardtien peut être interprété comme un lent déclin. Django joua certes avec les plus grands jazzmen. Mais son comportement fantasque, imprévisible, lui causa des soucis, notamment lors de sa tournée américaine avec Duke Ellington. "Il était si amoureux de l’eau, du ciel et de l’herbe que le moindre rayon de soleil nous l’enlevait pour plusieurs jours", dit Grappelli. Il découvrit la peinture, s’installa dans une maison à Samois. En Belgique, on le vit encore en 1952, au casino de Knokke, et à Bruxelles, au Théâtre des Galeries, avec le prestigieux orchestre de Dizzy Gillespie. Et son dernier enregistrement, le 8 avril 1953, fut fait avec Martial Solal au piano, Pierre Michelot à la contrebasse, Pierre Lemarchand à la batterie, et notre compatriote, le fantastique Sadi Lallemand au vibraphone. Le 15 mai 1953, au retour d’une partie de pêche d’où il ramenait cinq perches, il est victime d’une congestion cérébrale qui l’emporte le lendemain.

Il repose dans le petit cimetière de Samois, près de Fontainebleau, laissant derrière lui l’une des œuvres majeures du XXe siècle. Il paraît que le miracle de Django commençait dès qu’on l’entendait accorder sa guitare, le plus souvent une Selmer Maccaferri qu’il faisait sonner comme personne, même - surtout - sans amplification. De cet improvisateur et compositeur de génie, la virtuosité laisse toujours sans voix, parce qu’elle exprime tant d’humanité et de liberté. Et ce pour l’éternité. En l’attendant, permettez-nous de remonter sur nos petits "Nuages".

Savoir Plus

"Manoir de ses rêves", Django Reinhardt, coffret 26 CDs, Le chant du monde, Harmonia Mundi.

"Djangologie", intégrale, coffret 20 CDs, EMI.

La "Rétrospective 1934-1953", 3 CDs et 1 DVD chez Saga, constitue la plus belle introduction.

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