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Opéra | Interview

Les trois étapes d’"Idomeneo"

Martine D. Mergeay

Mis en ligne le 12/03/2010

Ivo van Hove met en scène la prochaine production de La Monnaie. Il y soutient la position du héros, contraint à son vœu par la “raison d’état”.
Entretien

Il est une des grandes figures de la scène internationale, théâtre, danse et opéra confondus. Belge, la cinquantaine juvénile, Chevalier de l’ordre des Arts et Lettres !, actif aux quatre coins du monde - festival d’Edimbourg, Biennale de Venise, Wiener Festwochen, Toneelgroep Amsterdam, New York Theatre Workshop, etc. - Ivo Van Hove s’est distingué récemment au Vlaamse Opera, avec une mise en scène du "Ring" qui fit date; dans cette transposition magistrale, fouillée, jamais gratuite (mais très "Van Hove"), de la grande fresque wagnérienne, on observa, notamment, une direction d’acteur extraordinaire, donnant vie et substance au moindre figurant et créant dès lors un monde en soi Voici le fringant "régisseur" à La Monnaie (où il avait déjà présenté ses "Tragédies romaines" d’après Shakespeare), aux prises avec le magnifique et périlleux opéra de Mozart, "Idomeneo, re de Crete", où l’on retrouve, par Elettra interposée, la terrible famille des Atrides.

Opera seria ambitieux, exigeant, complexe, “Idomeneo” n’est-il pas particulièrement difficile à monter ?

Oui, en effet. C’est la raison pour laquelle j’ai d’abord voulu développer la relation père-fils qui figure au cœur de l’opéra, mais en analysant la pièce, j’ai décelé d’autres éléments qui ont guidé mon travail. Tout d’abord, on peut considérer que chaque acte est en opéra en soi, "Idomeneo" serait ainsi une "trilogie" plutôt qu’un seul opéra. Ensuite, j’ai observé qu’à chaque acte, les forces d’influence varient : au premier acte, on est dans une atmosphère de victoire, c’est la force militaire qui l’emporte, donnant une illusion de paix et de stabilité. Au deuxième acte, qui se déroule dans le secret des cabinets, c’est la force politique qui joue, dont Mozart décrit d’ailleurs la faillite (la vengeance de Neptune). Au troisième acte intervient la force du religieux, opérant sur Idoménée comme sur son fils Idamante. Tous y acceptent l’idée que les dieux décident de la vie des hommes Mais l’intervention de la Voix (nouvelle manifestation du génie de Mozart) révèle aux hommes ce que chacun d’eux a en soi : l’humanité, la tolérance, l’ouverture. On est loin, à ce stade, de la victoire illusoire (et cruelle) du début.

La musique de Mozart influence-t-elle le sens du livret ?

Tout ce que je viens d’évoquer, il le traite sans cynisme, avec profondeur et une extraordinaire maturité.

Vous-même, comment voyez-vous le personnage d’Idomeneo ? N’a-t-il pas été léger en promettant à Neptune de sacrifier une vie humaine en échange de son salut ?

Idoménée est un général d’armée, un père et un président, il est aussi le détenteur d’un secret, et c’est un homme, avec ses fragilités et son instabilité. A-t-il été léger ? Je ne le crois pas : il avait la responsabilité de ses troupes et de son peuple. En 2001, juste après les attentats de New York, Bush a disparu durant plusieurs heures, pourquoi ? Il fallait le mettre à l’abri, sous peine de voir toute l’Amérique sombrer dans le chaos. Ici, c’est la même chose : Idomeneo devait survivre à la tempête, on appellera ça la raison d’état.

Avez-vous tout gardé de la partition originale ?

C’est quoi tout ? Il y a beaucoup de version "originales". Mais si vous voulez savoir si je garde le ballet, je vous réponds : non. C’est beau mais à ce stade, tout est dit.

Si l’on compare le sacrifice d’Idomeneo au sacrifice d’Abraham, peut-on envisager la figure d’Ilia comme celle qui permet, par son amour, l’accession à l’ordre symbolique ?

On pourrait, mais sa solution est impossible, il faut une intervention tierce.

Et la Voix, c’est qui ?

On ne la voit pas

Mais encore ?

C’est l’inconscient collectif, l’émanation des hommes, les hommes eux-mêmes.

Le langage musical est-il le même dans les trois actes ?

Il existe une grande différence entre le 1er et le 3e acte : l’entrée du grand-prêtre correspond à quelque chose de puissant, d’une grande humanité; lui-même est affecté par les circonstances; j’ai d’ailleurs demandé au chanteur de ne pas chanter au nom de l’institution religieuse mais en tant qu’homme J’essaie toujours de mettre de la vie dans chaque personnage. Je ne veux pas me limiter au plan purement esthétique et musical, même si la musique de Mozart est sublime

Comment voyez-vous le personnage d’Elettra, l’outsider de l’affaire, l’exclue ?

Elle est le double d’Ilia : Elettra est en exil, Ilia est prisonnière, toutes les deux sont isolées. Je ne veux pas cantonner Elettra dans l’hystérie et l’agressivité. Ilia a eu l’énergie de transformer ses émotions négatives en émotions positives, Elettra n’y arrive pas et, en tant que femme, exilée et rejetée, sa frustration est trop forte. "Après moi le déluge" elle symbolise la naissance du terrorisme.

Idomeneo, de Mozart, sous la direction de Jérémie Rohrer. A La Monnaie, du 16 mars au 3 avril. Info : 070.23.39.39 ou www.lamonnaie.be

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