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Chanson
L’art de ne plus trop faire le Jacques
Dominique Simonet
Mis en ligne le 15/03/2010
Vendredi soir, sur le coup de 22 h 30, Forest National la joue vases communiquants. Pendant que la salle se vide gentiment, les loges s’emplissent du petit peuple d’après concert. Question de temps, question d’en avoir assez des questions semblables et identiques, Jacques Dutronc ne donne pas d’entrevue à la presse écrite, mais une table ronde autour de laquelle s’installent estimés consœurs et confrères, non sans avoir déposé leur enregistreur vocal là où est censé se poser l’artiste. Chanteur que voilà déjà, juste un quart d’heure après la fin du concert... Cela change des entrevues déconnades données à la sortie, déjà lointaine, des derniers albums. A l’épique époque, c’était à pas d’heure, entouré de tout un cirque de potes en délire. Dutronc père, 66 ans, est en forme et semble décidé à faire un peu moins le Jacques. Quoique. Un bâton de chaise cubain dans la main droite, un verre de saint-Emilion 2006 dans la gauche - côté cœur -, le chanteur parisien est détendu. Alors, bien sûr, s’il ne fume plus de boulon sur scène, ce n’est sous la pression ni des lois, ni de terroristes antitabac, "c’est rapport à la voix." Mais s’il en allume un, et un fameux, ce soir, c’est parce que, "d’abord, je suis à Bruxelles, et c’était bien, et puis je ne chante pas demain. J’ai le droit, en fin de semaine".
La scène, on le sait, il a fallu le pousser un peu pour qu’il y remonte. Le faire descendre des hauteurs de son repère corse de Monticello n’a pas été une mince affaire. Son fils, Thomas, qui a lui-même fait une tournée d’enfer, y est pour quelque chose, mais il n’est pas le seul. L’an dernier, Dutronc père est repassé sur le billard pour faire changer une prothèse de hanche: "Quand on est trois mois dans la chambre sans bouger, on se dit que ce serait pas mal de faire un truc qui gigote un peu. Et puis les réactions des gens, ça manque, surtout moi qui vis avec des chats qui ne chantent ni ne parlent beaucoup. Ça change de la Corse."
Parce que Jacques Dutronc respecte les gens qui viennent le voir : "Le boss, sur scène, c’est le public. Si le mec est d’une prétention rare, s’il se prend lui-même pour le boss, c’est un con. Ou alors c’est un homme politique : il dirige tout, il a son discours de prévu, il n’écoute même pas les réactions. C’est le public, le taulier. Moi je suis le représentant du public. C’est eux qui font la pluie et le beau temps. Si ça ne leur plaît pas, c’est dehors. On n’a pas été licenciés là. Par les temps qui courent, c’est déjà beau."
Evidemment, en 17 ans d’absence de scène, il a eu tout le temps de manquer à tous ceux qui ont été biberonnés à "Et moi , et moi, et moi", aux "Playboys", aux "Cactus", à "La fille du Père Noël," à "L’opportuniste", à "L’espace d’une fille", "A tout berzingue". Depuis l’annonce du retour, les dates s’empilent. "J’en était sûr... "Tu seras au mois de juin en Corse", ils disaient." Après les Zénith, les Palais des Sports et les Forest National, ce seront les festivals d’été qui le conduiront jusqu’à Central Park: "Je ne vois pas ce que je vais aller foutre là-bas, moi qui n’aime pas tellement ces gens-là... Aimable, le célèbre accordéoniste aujourd’hui décédé, disait qu’il remplissait tout le temps des salles à New York... Ben oui, il y a trente mille Bretons et Chtis qui venaient le voir. Ça on peut le faire, l’escroquerie, mais ce n’est pas le but." Donc, ce n’est pas l’absence de nouveauté phonographique qui empêchait le Corse adopté de donner concert. Juste une excuse. Malgré sa timidité proverbiale, de la scène, il a même pas peur : "Non, je le dis très sincèrement et très bizarrement d’ailleurs, je n’ai jamais ressenti un truc genre anxiété ou angoisse. C’est une espèce de bonheur. En plus, je ne prends rien comme euphorisant..."
Quant à un éventuel nouvel album, il semble qu’on puisse toujours se brosser. D’abord, le studio, de nos jours, ce n’est plus ça : "Il y en a eu du plaisir, mais à la vraie époque, où il n’y avait que deux pistes. Si quelqu’un se gourait, il fallait tout refaire, tout en direct. Là, il y avait un vrai truc. Maintenant, avec le numérique, il y a deux millions de pistes, quarante pour un tambourin et le mec se branle avec devant. Enfin, j’aime pas ça. Moi, je préfère voir des vignerons travailler le vin." Et puis l’écriture est une tout autre histoire. Dutronc aime toujours les excuses : "C’est difficile, l’écriture, parce que moi, mon ami et mon maître, c’est Modiano, alors vous voyez, il faut avoir un peu d’humilité quand même." Et pourquoi pas un petit peu d’aide de son fils, qui a fait ses preuves ? "Thomas ? Il écrit bien Thomas, mais je ne sais pas s’il voudrait écrire pour moi parce qu’après il dira que c’est lui qui a fait le succès..." Et puis d’ailleurs, le fiston n’a qu’à balayer devant sa porte: "Ça marche très bien pour lui, mais il faut qu’il pense à faire autre chose, enfin un autre disque là, je crois. Ce qui le sauve, c’est qu’il joue très très bien de la guitare, et qu’il continue surtout. Faut pas qu’il abandonne."
Jaloux du succès de Françoise Hardy (son autobiographie) ou de Thomas (son disque, sa tournée), le Jacquot ? "Je n’ai pas dit "vous allez voir ce que vous allez voir". De toute façon, je leur ai mis une leçon là, quand même..." Quand il en aura fini avec sa tournée à rallonge, Dutronc père retournera sur les plateaux pour incarner son écrivain préféré, Céline, dans un film de Christophe Malavoy. En attendant, les fans de l’acteur auront droit à "Joseph et la fille", réalisé par Xavier de Choudens. Hafsia Hersi lui donne plus que la réplique: "La voix est moins portée que là. Joseph sort de vingt ans de cabane, un peu bizarre. Hafsia, qui est formidable, a un tempérament. Face à moi qui étais complètement passif, elle était assez active. Si quelqu’un l’emmerde, elle lui met la table sur la tête. Oui, elle est bien, c’est une femme quoi, elle s’entraîne pour son mariage." Françoise, vous avez écrit macho ?
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