Abonnez-vous a La Libre Belgique

La tournée de Baloji

Congo on the road again

Karin Tshidimba

Mis en ligne le 17/06/2010

Non content de revisiter le fameux “Indépendance chacha” à quelques encablures du Jubilé du 30 juin... Baloji, gentleman rappeur, a emmené son “band” de la Katuba au cœur du sous-continent. Aventures assurées.
Sur la route Kinshasa-Matadi

Il faut être un peu inconscient ou alors drôlement téméraire et généreux pour entamer une tournée au Congo. Non pas que le public soit difficile ou n’en vaille pas la peine, mais les chemins qui mènent jusqu’à lui sont assez peu carrossables (au sens propre comme au figuré).

En fait, une fois quittée Kinshasa, le trip n’a plus rien à voir avec les tournées en bus de luxe avec catering intégré que l’on voit à la télé. Ici, l’équipe évolue entre le minibus du "merveilleux monde de Zain" (sic), sponsor et champion de la téléphonie congolaise, les hôtels-auberges peu habitués aux groupes (c’est un euphémisme), les cantines du cru où le menu s’élabore au moment où le client pose le pied dans la salle et les "ngandas" (bars à chèvres) qui longent la grand-route, version congolaise de la friterie du coin.

Qui dit tournée dit forcément déplacements chaotiques, horaires élastiques et surprises à foison. Mais le plus étonnant ou le plus prodigieux, c’est que finalement "ça passe". Un peu comme dans les rues de Kin où semble régner un chaos indescriptible mais où il est très aisé de dégoter du pain, du savon, des biscuits, des unités pour son GSM, des mouchoirs en papier ou du vernis à ongles En plus de la générosité et de l’audace, il faut donc aussi un moral à toute épreuve pour mener à bien un projet artistique itinérant nécessitant la mobilisation d’une dizaine de personnes à chaque escale. Bus, avion, bateau, voiture: tous les moyens de locomotion sont "bons". Là encore, la question n’est pas de savoir comment on y arrive mais "dans quel état", car une fois à quai, il faut assurer le show et aller chercher le public "coincé" dans ses habitudes d’écoute (cf. LLB du 27/5).

Inconnu sur la terre de ses ancêtres, Baloji, accompagné de son orchestre de la Katuba, confesse, au démarrage, une belle "trouille". "On a tous eu peur de voir si les gens, nourris au ndombolo, allaient aimer notre musique. C’est un nouveau public, c’est à nous de le conquérir." Heureusement, Baloji, observateur aux aguets, fait preuve d’un sacré charisme et d’une belle énergie en concert. Et il en faut ! Car à chaque étape, les tuiles pleuvent du côté de la technique: sono et amplis loués, qu’il faut apprivoiser; fils et câbles emmêlés ou introuvables entre deux déplacements, retours scène mystérieusement inopérants au moment du concert, coupures d’électricité, etc. Pour tenter de déjouer le sort et surtout se dérider, chacun des membres du band rappelle aux autres d’appliquer la fameuse règle des 3 "p" : "de la patience, beaucoup de patience et, surtout, de la patience". "En même temps, si on veut des plans policés et sans surprise, il faut faire de la variété française", ironise Arnaud Chamey, ingénieur son, volontiers guérillero.

Il n’y a donc pas de hasard, juste des nécessités. Comme le dernier album de Baloji, "Kinshasa succursale", sorti le 27 janvier 2010, jour anniversaire de la fameuse table ronde congolaise dont "Indépendance chacha" fut l’hymne et l’emblème interafricain. Sur cet album, la version que livre le jeune Belgo-Congolais a été soigneusement retravaillée pour pointer les contradictions d’hier et les questions d’aujourd’hui. "Le cinquantenaire est l’occasion d’analyser le passé et d’interroger le présent. Il faut se réapproprier nos codes et nos valeurs. Utiliser le lingala, le tshiluba et le swahili pour désenclaver les gens et les régions", explique le chanteur. Au passage, Baloji revendique son penchant pour la chanson à texte: "On y entre pour la musique, on y reste pour le texte et on en garde une image", pronostique-t-il. Joli résumé.

"Je reste un enfant de Jacques Brel et de Léo Ferré, confesse-t-il, mais j’ai découvert Brassens il y a dix ans seulement." A y regarder de plus près, le parcours de Baloji fait d’ailleurs penser à celui d’Abd al Malik, également adepte du mélange des influences, des cultures et des sonorités. Même curiosité, même générosité: deux ados rattrapés par la musique (l’un dans le rap, l’autre dans le slam) au moment où les choses auraient pu... très mal tourner. Moins professoral qu’Abd al Malik, Baloji partage avec son aîné français le goût de la recherche musicale. Une passion qui le mène aujourd’hui sur les routes du Congo.

"Dans le hip-hop, on a toujours beaucoup samplé le funk, la soul et le jazz. Je me suis dit: pourquoi ne pas sampler la musique congolaise et offrir un kaléidoscope de 50 ans de sonorités d’ici ? Le Congo a une richesse musicale incroyable, on a voulu la refléter dans l’album en brassant un maximum de genres différents." Avec son intérêt marqué pour les transhumances de la rumba -sujet qu’étudiait déjà son cousin, le photographe Sammy Baloji-, le trajet était tout tracé

Qui dira encore que le hasard ne fait pas bien les choses ? Avant le 24 mai, Baloji et la chanteuse Olga ne s’étaient jamais rencontrés, chacun ayant découvert la voix de l’autre par CD interposé. Trois jours plus tard, la jeune femme, et le percussionniste Alim, partageaient l’affiche avec les cinq "Africains venus de Belgique" formant l’orchestre de la Katuba (du nom du quartier natal de Baloji à Lubumbashi). Une entrée en matière sous forme de plongée en apnée dans le chaudron congolais. "Quand j’ai vu Baloji, je me suis dit: il est super élancé, j’ai l’air d’une pygmée à côté de lui", plaisante Olga Tshiyuka. Heureusement Royce Mbumba, alias "The Voice", autre recrue kinoise, était à sa hauteur pour lancer les pas chaloupés de la rumba de "L’Indépendance". Un joli succès qui a permis de propager l’étincelle initiale jusqu’au dernier rang de la salle Brel du Centre Wallonie Bruxelles. D’autres que Baloji auraient sans doute pensé que c’était trop risqué de rencontrer la chanteuse trois jours avant le concert, mais au Congo particulièrement, la foi (en soi) peut déplacer les montagnes

Il faut dire que l’alchimie entre Belgique et Congo, entre Kinshasa et le reste de l’Afrique, a été bien pensée par Baloji et son complice, arrangeur et bassiste Didier Likeng. A chaque concert se répète ce discret "pas de trois" qui permet à l’audience congolaise d’entrer de plain-pied dans l’odyssée de la Katuba. Il y a d’abord le rythme et la sonorité particulière du percussionniste Alim; viennent ensuite la voix et les ondulations magiques d’Olga (mutuashi, soukous, rumba: aucun mouvement ne résiste à cette jeune liane). Et s’il reste l’un ou l’autre sceptique, le son de la guitare de Dizzy Mandjeku finit invariablement par enlever le morceau. Dès que sonne sa guitare, le public réagit: il crie, siffle, applaudit. Dans l’amphithéâtre à ciel ouvert de Matadi, "Papa Dizzy" a même eu droit à une ovation personnelle, les spectateurs scandant son nom en rythme sur le morceau final !

Pour chacun des membres du groupe, ce voyage a aussi pris une tournure "initiatique": revoir des paysages familiers, des scènes de la vie quotidienne, retrouver ces sonorités qui rythment le continent Car bien qu’Africains, aucun d’eux n’avait jamais mené un tel road-trip musical dans un pays aussi vaste et mal desservi. "Ce sont des senteurs et des couleurs qui font revenir en moi mes racines camerounaises, observe Didier Likeng, le "chef d’orchestre". Ici, on prend conscience que notre disque dur est un peu effacé. On réalise qu’on parle à peine sa langue natale, c’est parfois violent comme prise de conscience."

"J’aime l’idée du travail d’équipe et en continuité", confie Baloji. A coup d’écueils et d’imprévus, de fous rires et d’attentes, de plans foireux et de départs en vrille, le voyage a permis de "se découvrir sur la route et de faire progresser notre projet". Malgré la fatigue et les quelques tensions.

Pour lui, l’aventure de "Kinshasa succursale" a démarré en 2008, déjà: un enregistrement réalisé à Kinshasa avec plus de 40 musiciens congolais (Zaïko Langa-Langa, Larousse Marciano, la Chorale de la grâce, la Fanfare de la confiance, etc.) et une très longue attente pour que l’album puisse enfin exister sur scène, après le tournage du clip en 2009. "Tous ces musiciens ont enrichi mon projet, d’où ma volonté de faire reconnaître l’album en Europe mais aussi au Congo, afin de faire exister sur les ondes autre chose que le ndombolo." Et puis, Baloji tenait à "travailler avec des musiciens d’ici afin d’éviter l’attitude paternaliste de certains, surtout au sein de la diaspora."

Comme le souligne Kathryn Brahy, déléguée générale Wallonie-Bruxelles international qui a soutenu cette tournée congolaise, "la sortie de l’album de Baloji au Congo serait une onde de choc positive, une suite que nous espérons tous. La culture est toujours le parent pauvre, particulièrement dans un pays en difficulté. Ici, il y a pourtant des résistants qui tentent de faire valoir la culture congolaise. C’est la raison pour laquelle nous travaillons avec Baloji qui a cette culture de l’échange."

Baloji s’imagine déjà de retour, à l’hiver 2010, pour l’enregistrement de son prochain album au Congo Et d’ici là, jamais en retard sur le tempo, il sera en concert le 27 juin à Couleur Café avec son orchestre revenu de sa mémorable odyssée congolaise.

Autres Informations

À ne pas manquer

SUPERBOWL

Madonna superstar du Superbowl : découvrez sa prestation épatante.

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Facebook

Haut de page