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De l’Air sur la lune
Sophie Lebrun
Mis en ligne le 06/02/2012
Belle odyssée - de l’espace et du temps - que voilà. En 2011, deux univers artistiques se rencontrent : Air, duo electro-pop culte formé peu avant l’an 2000, et Georges Méliès, un des pères fondateurs du cinéma et un pionnier des effets spéciaux, qui réalisa en 1902 le célèbre "Voyage dans la lune". Le tandem versaillais a été invité à composer une bande originale pour la version couleur de ce court métrage muet, récemment exhumée et rendue à la vie (lire ci-contre). Air, propulsé en 1998 avec l’album "Moon safari", connu pour ses mélodies planantes sinon cosmiques, son esprit aventureux et quelques musiques de film ("Virgin Suicides" de Sofia Coppola), était, de fait, le partenaire tout trouvé. Dans la foulée, le groupe a concocté un album éponyme - d’une trentaine de minutes, donc plus étoffé que la BO -, qui paraît ce 6 février, accompagné du DVD du film de Méliès. Un disque - forcément - un peu étrange et fascinant, contrasté, hors du temps, qui erre davantage sur le pôle atmosphérique et expérimental que la face pop et mélodique (quoique ) de la planète Air. Rencontre avec Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel.
En quoi ce travail sur un court métrage muet était-il différent des BO de films que vous avez composées ?
Nicolas Godin : D’habitude, on cherche un thème, et on le développe sur le film. Dans le cas du film muet, il s’agit de trouver un thème pour chaque scène. Par ailleurs, ici, le montage était terminé : on pouvait donc, au détail près, associer un son à une image. La chose la plus déprimante, pour un musicien travaillant sur un film, c’est de faire la musique sur une scène et de voir, le lendemain, que la scène a été coupée, ou raccourcie
Aviez-vous prévu, dès le départ, de sortir également un album ?
Jean-Benoît Dunckel : Oui. Il restait à voir si l’imagerie de Méliès allait pouvoir marcher comme moteur d’album. De fait, on s’est aperçu assez vite que son univers avait un impact sur la musique.
NG : Un impact psychédélique notamment, induit par ces couleurs. On ne s’y attendait pas du tout. On avait en tête le film en noir et blanc, qui avait un côté muséal. Tandis que là, on dirait un clip vidéo. C’est super inspirant, ces couleurs, pour les sons, l’orientation musicale de la BO On n’est pas du tout allé vers la musique de film, en fait; on a fait un truc psychédélique.
En privilégiant un type de sons ou d’instruments ?
NG : Le côté bricoleur de Méliès nous a inspirés. Le fait qu’il faisait ses films lui-même, et son côté "professeur Tournesol". Plus encore que d’habitude, on a tout utilisé : matériel vintage, instruments traditionnels et nouvelles technologies (de nouveaux programmes d’ordinateur assez complexes, des iPads, des iPhones ). On voulait retranscrire cette idée de jungle sonore. Le film, c’est un peu ça : c’est plutôt "Voyage dans la jungle".
Il a un côté “art forain”, théâtral, avec ces danseuses (des Folies Bergère) notamment…
NG et JBD : C’est l’ambiance de Paris en 1902, ça se sent dans le film, c’est génial. C’est celle qu’on voit dans "Midnight in Paris" de Woody Allen, quand le héros revient à l’époque de Toulouse-Lautrec - avec une scène d’ailleurs filmée au Musée des arts forains.
Qu’est-ce qui vous a le plus inspirés, finalement ? L’esthétique du film, son scénario, son message ?
JBD : Le côté complètement décalé, je dirais. C’est un film de 1900 : on est donc là dans un autre univers, quasiment sur une autre planète En 1902, les hommes étaient complètement différents, ils avaient des idéaux, des concepts différents. On sent, dans le film, un certain nationalisme, la mentalité colonialiste. Un côté surréaliste aussi. Et puis Méliès fait preuve d’une imagination incroyable.
Avez-vous eu l’impression, en créant cette BO, de vous rapprocher de l’univers musical d’un groupe tel Pink Floyd, par exemple ?
NG : On n’est pas trop Pink Floyd, même si on aime beaucoup le premier album avec Syd Barrett (NdlR : "The Piper at the Gates of Dawn"), très psyché, très anglais. Après, quand ça devient prog, on a un peu lâché. On aime bien qu’il y ait dans la musique un côté sensuel, et Pink Floyd, c’est un peu de la musique de garçons. Dans cet album-ci, c’est plutôt notre côté baroque qui ressort. Plutôt "Sgt Pepper’s" des Beatles. D’ailleurs, "Le voyage dans la lune" en couleur ressemble vraiment à la pochette de ce disque
A l’époque, la projection de ce film muet était accompagnée d’un musicien qui jouait en direct. Pourriez-vous, vous aussi, reproduire en direct votre musique ?
NG : Oui, même s’il faudrait beaucoup de musiciens. En plus, il y a un timing facile à respecter, puisqu’il n’y a pas de dialogue Cela nous intéresserait. Cela dit, le film ne faisant que 14 minutes, ce serait dans le cadre d’une tournée. Et on ne va pas repartir en tournée avant 2013.
Air et “Le voyage dans la lune”, c’était téléphoné : votre musique évoque souvent l’espace, la lune…
NG : On est obsédés par ça. Le ciel, les planètes, la lune, c’est un truc qui me fait complètement tripper. Notre part d’enfance, sans doute
JBD : L’astronomie m’a toujours fasciné. J’ai suivi des cours à la fac. Ce qui est hallucinant, c’est de pouvoir, d’ici, de la terre, connaître tant de choses sur une planète hyperéloignée : sa masse, dans quelle direction elle avance, sa constitution chimique Les astronomes ont cette impression de distance, que tout est relatif. L’espace et le temps sont tellement vastes. Cette vacuité, ce flottement se retrouvent, je pense, dans notre musique : dans les respirations, les accords, le minimalisme, le fait que la musique est lente.
Vous avez connu pas mal de collaborations, avec le cinéma, l’architecture, la danse, la littérature, la publicité… Y a-t-il un autre domaine que vous aimeriez explorer ?
NG : Là, on vient de faire la musique d’un jeu vidéo, c’était très intéressant. De plus en plus, on va vouloir faire de la musique associée à des projets annexes, en tout cas. On en a marre de faire des albums - en tant que tels. Les choses ont changé, les gens n’achètent plus de disques. Il faut prendre la vie comme elle est. Regardez Méliès : il s’est accroché à son truc, et quand c’est passé de mode, il est tombé dans l’oubli, il a déprimé, brûlé son travail. Il ne faut pas s’accrocher au disque.
Il y a des voix (des chanteuses notamment, sur l’album surtout), mais aussi des… cris d’animaux ?
NG : Des bruits de poulailler, notamment : l’assemblée qui se fout de la tête de l’astronome quand il explique son projet, le trajet de sa fusée. Quand tu as une idée originale, quand tu sors des sentiers battus, la bonne société te raille. Il y a des oiseaux pour faire le bruit des poissons, les éléphants pour faire le bruit des hommes Chaque chose a un bruit qui ne lui appartient pas, mais qui ajoute au côté burlesque du film, qui donne un côté psychédélique. Il ne faut pas oublier qu’à un moment il y a de gros champignons (hallucinogènes ?) sur la lune de Méliès !
Air, "Le voyage dans la lune", CD + DVD Virgin/EMI, dans les bacs ce 6 février.
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