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Les petites fêlures de Lisa Hannigan
Sophie Lebrun
Mis en ligne le 07/02/2012
L’Irlandaise publie un second album délicat et lumineux, “Passenger”. Qu’importe la destination, il y a des tranches de vie qu’on trimballe toujours avec soi.
Dehors, le thermomètre affiche zéro degré. Dedans, Lisa Hannigan arbore une petite robe légère, rouge vif à fleurs bleu électrique - sur des collants et boots, que l’on se rassure. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle : ses textes ont beau être plutôt sombres, et sa belle voix doucement fêlée et mélancolique, il y a toujours un sourire, un éclair printanier dans son chant et sa musique - son regard pétillant faisant le reste. Pour le reste, Lisa Hannigan, qui vient de publier son second opus, "Passenger", n’est peut-être pas aussi sage et lisse que son minois et ses robes. Il suffit de visualiser le clip de "Knots", son récent single, pour s’en assurer. On en voit de toutes les couleurs. La chanteuse, vêtue de blanc, ukulélé compris, se fait copieusement asperger de peinture pendant ses trois minutes trente de prestation - sans se laisser démonter. "J’aime les vidéos tournées en une seule prise. Il fallait donc trouver une idée simple à réaliser - et pas trop coûteuse", explique la chanteuse irlandaise de 29 ans.
Limiter les prises, capter l’énergie du moment, de la scène, la synergie entre musiciens, c’est aussi ce que Lisa Hannigan a tenu à faire lors de l’enregistrement de cet album "Passenger" (successeur de "Sea sew" paru en 2008). Il a été réalisé quasi dans les conditions du live, et bouclé en huit jours.
Il est vrai que la magie des concerts, la demoiselle est tombée dedans dès l’âge de 18 ans. "Je ne me souviens pas ne pas avoir chanté", raconte celle qui grandit dans une maison empreinte de folk, blues et trad irlandais, se tourna vers le chant lyrique à l’adolescence, avant de se frotter à Nirvana et se mettre à gratter la guitare. Avec tout ça, quand, fraîchement arrivée à Dublin pour étudier l’histoire de l’art, elle rencontre le chanteur folk-rock Damien Rice qui propose de l’enrôler pour ses chœurs - et son cœur -, elle n’hésite pas. L’aventure va durer sept ans. Lisa Hannigan, c’est la voix qui se love délicatement dans les albums "0" et "9" de Damien Rice - dont le vénéneux duo "9 crimes". Celle qui l’accompagna sur scène partout en l’Europe. "Ce fut une expérience très riche - quand j’ai commencé, je ne savais pas tenir un micro. Après, en solo, j’ai dû apprendre à faire les choses toute seule, mais c’était aussi excitant. J’adore apprendre, ajoute la chanteuse, c’est une sensation tellement belle ! Là, je viens de me mettre au violon, ça sonne affreusement mal, mais c’est tellement excitant de faire des gammes, découvrir ce son."
La route a façonné Lisa Hannigan. Mouvement, déménagement, séparation, éloignement sont autant de thèmes qui traversent "Passenger" : de l’épique "Home" (avec cordes et vents) au dépouillé "Nowhere to go", en passant par "Paper house" et "Safe travels". "J’ai écrit la plupart des chansons quand j’étais en tournée. J’ai réfléchi à ceci : qu’emportes-tu quand tu pars, quelles sont tes préoccupations ? Souvent, ce ne sont pas les trucs qui se passent là, maintenant. Cela peut être des choses qui te sont arrivées dans le passé et à des milliers de kilomètres de là (amours, amitiés, chagrins, ruptures ). Mais elles sont dans ta poche, elles sont toujours avec toi. Tu peux essayer de les exorciser, les surmonter, et puis tu réalises que tu les trimballes toujours, et que ça va, tu vis avec "
Tiens, son "Home sweet home" à elle, de quoi est-il fait ? Qu’est-ce qui lui manque le plus quand elle voyage ? "Le fait de pouvoir cuisiner moi-même. Et mon petit coin ou je peux dévorer des livres." De ce côté, la jeune femme, fan de Cormack McCarthy ("La route") et Colum McCann ("Les saisons de la nuit"), ne se refuse rien. "Je lis beaucoup, et j’y trouve une source de créativité. Les livres, les mots s’infiltrent dans votre cerveau, envahissent votre esprit, influencent parfois une chanson que vous êtes en train d’écrire." C’est le cas, précisément, de "Home" : "Ce morceau parle de la perte d’innocence, quand on a 12, 13 ans, et son atmopshère a été cristallisée par la lecture du roman "Skippy dies" de Paul Murray, qui se passe dans un pensionnat pour garçons. C’est cet âge si déroutant, frustrant et merveilleux, où on réalise qu’on a perdu quelque chose qu’on ne va jamais retrouver, mais qu’on a gagné autre chose." Et la touche d’humour noir qui pimente "Safe travels (don’t die)", où le narrateur vous conjure de bien traverser aux feux, de ne pas abuser de la caféine et de ne pas prendre une pompe à essence pour un jouet ? Elle a été insufflée par les "Gashlycrumb tinies" ("Les enfants fichus") de l’illustrateur américain Edward Gorey : un abécédaire ou plutôt un "macchabécédaire" contant la mort de 26 enfants... "Un livre illustré très sombre et très drôle, commente la chanteuse. J’ai pensé à toutes ces façons horribles dont on peut mourir Cela dit, c’est une chanson légère, pas sérieuse."
Cet album "Passenger", Lisa Hannigan, espère bien qu’il la fera tourner, en Europe voire au-delà. En attendant, il garde la mémoire, l’émotion des lieux où il a été écrit. Sur la pochette, en pointillés, se mêlent les cartes de Dublin, West Cork et Brooklyn. "Je pense déménager à New York, dès que j’arrêterai de tourner", confie l’Irlandaise. "Passenger" porte un autre petit bout d’Amérique, en la personne de Joe Henry (Solomon Burke, Elvis Costello ) qui l’a réalisé. "Il a fait sortir le meilleur de chacun, et ce, d’une façon très décontractée, pas directive. Il nous a donné envie de jouer pour lui, de lui transmettre, simplement, l’essence des chansons."
Mais revenons à ce clip, ce "Knots" explosif dont on n’a pas encore dénoué le fin nœud de l’histoire. Doit-on comprendre que Lisa Hannigan est moins lisse, plus trash qu’on pourrait le croire ? Même pas : "Je voulais juste faire quelque chose de beau (chaque musicien "joue" de la peinture au rythme de son instrument, même si ça ne se sent pas trop au final...). Et de fait, j’ai trouvé ça génial, à la fin, toutes ces couleurs !" ajoute l’artiste. Qui a été jusqu’à tenter de sécher la robe du clip pour la conserver. Elle est assez pop (art), finalement, cette Lisa Hannigan.
Lisa Hannigan, "Passenger", Pias. Aux Pias Nites le 16/2 à Tour axis (en remplacement de Joan As Police Woman).
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