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HISTOIRES D'ART (4/5)
"Les quatre bacheliers", c'est tout Brassens
Roger Pierre Turine
Mis en ligne le 13/08/2008
L'amitié et la tendresse ont de tout temps joué un rôle immense dans l'oeuvre du plus classique, du plus imagé, des poètes de la chanson... Contradictoire à l'instar d'une majorité de créateurs, Georges Brassens (1921- 1981) n'en finit pas de demeurer la référence exemplaire lorsque l'on associe, à juste titre, poésie et chanson. Si, en auteur jaloux de ses petits secrets, il se défendait d'écrire des textes autobiographiques, le "Gros" s'insurgeait derechef lorsque journaleux et fans trop empressés le questionnaient sur ses opinions.
"Tout ce que j'ai à dire, se trouve dans mes chansons, écoutez-les !", répliquait-il aux troublions en quête éternelle de sentences et d'avis aléatoires, ses spectacles conclus.
Brassens avait le respect de la relativité des choses. D'aucuns lui reprochèrent, après mai 68, sa frilosité face aux évènements. Son manque de courage à l'encontre de certaines dérives politiques ou sociales. N'était-ce pas oublier un peu vite les positions fortes prises, dès l'entame d'une reconnaissance tambour battant, par un anarchiste néanmoins épris d'indulgence et de concessions au voisin ! Artisan rompu à l'exercice de la rime, comme de la mélodie d'ailleurs, indispensable, confessait-il, à l'écoute du verbe et de mots que sans elle l'on n'écouterait pas, Brassens peaufinait ses chefs-d'oeuvre (on éprouve du mal à les compter, tant le corpus entier apparait pauvre en déchets) en ermite conscient d'une tâche à parfaire coute que coute. Et là où l'artiste complète et renchérit sur l'artisan, c'est quand au don, il ajoute le travail du ciseleur d'inventaire.
Brassens avait le don d'imager ses propos au rythme de stances ou quatrains emplis d'une humanité accrochant ses basques aux sources même de la vie. Autrement dit, Brassens chantait la vie telle qu'elle est, lorsqu'on la décrypte au fil des jours. Ses petites histoires aux apparences banales éveillaient en nous les grandes orgues des valeurs cardinales. Elles n'ont, pour cela, pas pris de ride plus d'un quart de siècle après la mort du "joueur de fluteau", cet ami fidèle à Ninette, Suzon ou Margoton. L'ami, pour la vie aussi, de Villon, Charles d'Orléans, La Fontaine, Verlaine, Bruant et tant d'autres. Ses pairs. Quelle histoire !
Des humanités gâchées par une erreur de jeunesse et j'y reviendrai avec la chanson titre de cet article,Brassens se sera cultivé jour et nuit. Car ce modeste qui rechignait à la reconnaissance trop voyante - il fuyait les attroupements de tout poil, sortait rarement en ville, contrarié quand on le félicitait pour une chanson, genre "Mon pote le légionnaire", qu'il n'avait évidemment pas écrite ! - dévorait les livres comme d'autres s'enfilent ces steaks auxquels il préférait les pâtes. Durant le service du travail obligatoire en Allemagne, n'avait-il pas passé un pacte avec ses copains de dortoir pour qu'ils le laissent lire et écrire la nuit dans le calme, à charge pour lui de s'envoyer les corvées de la bande le matin venu ! Brassens aura toujours eu sa "bande de cons" sous la main. Ses camarades de collège à Sète, amis jusqu'à leurs morts réciproques; ses compagnons de misère au STO de Basdorf et l'un d'eux, Pierre Ontoniente, le fameux "Gibraltar", devint son secrétaire pour de bon; ses amis de ses débuts dans la chanson, potes en écriture et de folle compagnie : Fallet et Chabrol furent de ceux-là. A la vie, à la mort.
La marque inaltérable de Brassens - génie plus épris de rêve que de réalité dans un monde qui, avoua-t-il, ne lui convenait pas tellement, c'est forme et fond main dans la main. Geste et authenticité copains comme cochons. Loin du bâton et de la carotte, qu'il abhorrait, le plaisir du mot et du verbe, côté face, la sincérité du coeur, côté pile. Ou vice-versa. Nul, dans la chanson, n'y parvint mieux que lui ! Si son vocabulaire, ses tournures, ses métaphores, archaïsmes et néologismes, vous enchantent, un livre, à la fois dictionnaire et relevé toponymique du Brassens au fil des mots, "Parlez-vous le Brassens ?" de Jean-Louis Garitte (Le Bord de l'Eau Editions) vous en apprendra vertes et pas mûres. Un autre livre, signé Christian Mars et Victor Laville, "Brassens, le mauvais sujet repenti" (Editions L'Archipel, Paris 2007) vaut son pesant d'anecdotes. Signé par un copain d'enfance du petit Sétois devenu grand. On y découvre, dans un style alerte, un Brassens vu de l'intérieur. Les histoires vraies de chansons universelles.
Ainsi des "Quatre bacheliers", une chanson qui résume tout Brassens. La qualité de l'écriture, sa concision au service d'une délicatesse de sentiments cul et chemise avec ce que devrait être tout idéal humain, à fortiori chrétien. Une belle version, presque similaire, de la parabole nous est confiée dans "Le grand chêne", autre chanson cousue de vérités. "Les quatre bacheliers" : la chanson délicate d'un homme mûr attendri au souvenir d'une tendresse paternelle, bourrue peut-être, mais à nulle autre pareille. Et pour cause... Laville nous remémore l'histoire étonnante qui suscita la chanson près de trente ans après les faits.
Des mots qui touchent au coeur
Au collège de Sète, Brassens aimait jouer les chefs de bande, être le pourvoyeur infatigable d'idées saugrenues. Trop malin pourtant pour s'y bruler tout à fait, il s'esquivait le danger menaçant. En classe de troisième, soudain soucieux avec quelques copains de plaire aux filles, l'idée leur vint de soustraire argent et bijoux aux parents, de quoi satisfaire un souci pressant d'offrir des fleurs aux filles. Au bout d'un moment, l'histoire tourna court. Avertie de larcins répétés, la police se mit en quête des coupables et, après enquête, le couperet tomba sur la bande à Georges. Honte sur eux. Les énergumènes furent punis vertement, renvoyés du collège et soumis à des peines avec sursis. L'opprobre local fut véhément, général.
Or, et la chanson en témoigne, si le gros lot des parents humiliés tança rudement cette malséante progéniture, un seul d'entre eux... "Le quatrième des parents, sans vergogne, c'était le plus gros, le plus grand, le plus grand. Quand il vint chercher son voleur, sans vergogne, on s'attendait à un malheur, à un malheur. Mais il n'a pas déclaré, non, sans vergogne, que l'on avait sali son nom, sali son nom. Dans le silence on l'entendit, sans vergogne, qui lui disait : Bonjour, petit, bonjour petit. On le vit, on le croirait pas, sans vergogne, lui tendre sa blague à tabac, blague à tabac...".
La chute du poème parle de soi : "Et si les chrétiens du pays, sans vergogne, jugent que cet homme a failli, homme a failli, ça laisse à penser que, pour eux, sans vergogne, l'Evangile, c'est de l'hébreu, c'est de l'hébreu." Vous parlez d'un tabac !
Les mots de Brassens, miracle de l'art, touchent au coeur par leur sensibilité et à l'esprit par l'acuité du mot juste. Les chansons de Brassens sont de modestes vies en raccourci. Des morceaux choisis du théâtre quotidien. Ils ont pour eux d'être merveilleusement dits mais, en filigrane, ne sont-ils pas, peu ou prou, des instants de chacun d'entre nous ? Les faits personnels d'une dimension universelle. Classiques dans leur formulation, ils ne vieillissent pas et l'on peut préjuger qu'ils traverseront les siècles comme en passant. Les Editions du Cherche Midi ont, tout récemment, publié les "OEuvres complètes" du moustachu de la chanson. Le trésor !
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