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découvertes

David Fray, le pianiste qui respire

Nicolas Blanmont

Mis en ligne le 26/11/2009

A 28 ans, le pianiste français s’est déjà imposé comme un des grands du piano. Et sa réflexion transcende celle du commun des mortels musiciens.

N’y allons pas par quatre chemins: David Fray est sans doute ce qui est arrivé de plus rafraichissant et de plus intéressant à la scène internationale du piano depuis pas mal d’années. En quelques mois, le Français aura imposé sa marque au sommet, par un lumineux disque de concertos de Bach qu’il dirigeait lui-même du clavier, puis par un admirable CD Schubert. Au soir de son unique récital solo en Belgique à ce jour - à la Handelsbeurs de Gand fin octobre - le Français se montrait déçu de la piètre qualité du piano, mais surtout fâché sur lui-même, avec une lucidité qui force le respect: "Une telle prestation me déprime, parce que je suis de plus en plus sensible à ce type de circonstances : plus vous avancez dans la vie, plus vous savez ce que vous voulez. Si vous avez une exigence, un idéal, l’instrument est déterminant. Alors, face à un tel piano, soit vous refusez - mais je n’ai pas une notoriété telle que je puisse me permettre ce genre d’attitude - soit vous souffrez. Je n’en suis pas encore à vouloir, comme certains grands pianistes, emmener mon technicien ou mon piano en tournée, j’ai même longtemps trouvé cela excessif, mais je commence à les comprendre."

Quand on sait que, pour les spectateurs, le concert fut d’une intensité extraordinaire, le discours peut étonner. C’est que, à l’âge - 28 ans - où certains de ses collègues présentent encore des concours, Fray a déjà acquis une certaine maturité. En ne passant que deux fois par la case concours: finaliste à Hamamatsu en 2003, deuxième prix à Montréal en 2004, occasion d’une rencontre avec Arie Van Lysebeth qui lui proposa de tenter le Reine Elisabeth: "Je trouve que le concours Reine Elisabeth est un des rares concours intéressants et j’ai envisagé de me présenter à Bruxelles, mais le hasard a fait que ce deuxième prix à Montréal m’a donné la chance d’un premier contrat discographique (NdlR: la maison canadienne Atma, pour laquelle il a enregistré la sonate de Liszt et, déjà, des pièces de Schubert) et que j’ai préféré arrêter là les concours. D’abord parce que, fondamentalement, je n’aime pas les concours : ils ne sont pas les meilleurs endroits pour progresser comme artiste, ni pour développer sa personnalité. Et ensuite parce qu’il me parait inutile de collectionner des prix de concours en concours : ces prix ne s’additionnent pas, ils finissent au contraire par se neutraliser. J’aime assez ce que dit Boulez à propos des jurys de concours : à vouloir dessiner un cheval à plusieurs, on finit par dessiner un dromadaire."

Son Schubert, en tout cas, ne ressemble pas à un dromadaire. Si, à première écoute, on peut être surpris par la lenteur de certains de ses Impromptus, l’évidence du choix s’impose peu à peu à telle enseigne qu’on n’imagine presque plus qu’il puisse en être autrement. Dans le livret qui accompagne le disque, Fray écrit ainsi joliment: "Le propre du génie de Schubert : donner l’impression qu’il ne compose pas un thème, mais qu’il fait parvenir à un plus grand degré de conscience une mélodie immémoriale qui nous habitait sans même que l’on s’en aperçoive. Un thème sorti de nous-mêmes, de notre propre silence, qui suggère un cheminement parient, une espérance en butte à la fatalité".

Et de confirmer en face à face: "Schubert, cela ne doit pas être réel, c’est une sorte de rêve, d’abandon. Et l’idée que je me fais de sa musique suppose un certain rapport au temps. Au début, je cherchais un tempo moyen, une sorte de compromis qui ne surprendrait personne. Mais la vérité n’est pas dans la moyenne ! Le rapport au temps ne dépend pas de la vitesse, il dépend de ce que vous faites de votre temps. Le temps est lié à la respiration, et pas seulement chez les chanteurs. Le son que fait un pianiste en inspirant ou en expirant ne sera pas le même. Il y a quelques années, il m’arrivait de jouer en apnée, car ce n’est pas une nécessité physique de respirer pour bouger les doigts, mais aujourd’hui j’ai pris conscience de l’importance de la respiration."

Etrange personnage que ce jeune pianiste à l’accent chantant du sud-ouest, parlant avec une intensité que ne laissent pas deviner les images de jeune premier qui ornent les pochettes de ses disques. Et qui, l’air de rien, sans la ramener, semble avoir expérimenté bien plus que la plupart des collègues de sa génération: "Avant, j’étais obsédé par la perfection de la réalisation technique, j’avais peur de passer pour un imposteur ! Aujourd’hui, ce n’est pas encore que je me sente légitime, mais disons que j’essaie de placer le débat ailleurs, de cultiver ma singularité. Cocteau disait : "ce que les gens te reprochent, cultive-le, parce que c’est toi". Alors voilà, j’essaie de cultiver ce que je suis. Et j’espère que le public me suivra : car même si je joue comme un dieu, si les gens ne sont pas prêts à se retrouver devant quelque chose qu’ils ne connaissent pas, cela ne marchera pas. Et je sais que tout le monde n’est pas prêt à se retrouver devant Schubert. Schubert requiert la perspective, la distance, la profondeur de champ. Mai je sais que ce n’est pas aisé pour le public, car je le confronte avec quelque chose dont je n’ai pas totalement conscience moi-même : notre entendement n’est pas capable de tout."

On ne s’étonnera pas que, avec un tel niveau d’exigence pour lui-même, Fray ne trouve que peu l’occasion de réaliser ses buts en musique de chambre: "La musique de chambre n’est pas facile. C’est comme un couple, vous devez faire la balance entre ce que vous gagnez et ce que vous perdez. Il m’arrive de faire quelques concerts avec le violoniste Valery Sokolov, parce que nous arrivons à trouver une sorte de naturel à deux. Je ne me considère pas comme un pianiste, et je ne le considère pas comme un violoniste : nous sommes juste deux êtres humains qui s’adressent à d’autres êtres humains."

Savoir Plus

CD et DVD chez Virgin (EMI). David Fray sera l’hôte de l’Orchestre philharmonique de Liège en 2010-2011.

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