Musique / Festivals Envoyé spécial à Castelbiague

Castelbiague n’est pas le bout du monde, mais presque. Petit village au pied des Pyrénées, il est posé dans un écrin de verdure, signe qu’ici, la pluie n’est pas rare. "On n’est pas dans l’Aude", sourit Jean-Pierre Favino, qui attribue à l’humidité régnant cette année la belle récolte de reinettes d’Angleterre délicatement posée dans de petits cageots de bois. Dans sa solide maison, Jean-Pierre Favino ne fait pas qu’attendre la chute des pommes : à l’étage d’une ancienne grange, il a établi l’atelier de luthier dans lequel il poursuit et développe la tradition de son père, Jacques Favino. Celui qui, en 1956, créa une guitare très belle et très particulière pour un certain Georges Brassens.

"On m’a volé une guitare, elle est comme ça, comme ça, comme ça", dit le chanteur chez le luthier alors parisien, dont l’atelier se situait au 9 rue de Clignacourt. Jean-Pierre Favino pense que Brassens a dû être envoyé chez son père par le chansonnier Jacques Grellot ou par Colette Chevrot, une chanteuse qui a partagé l’affiche de Bobino avec Brassens, mais qui n’a pas percé. "Mon père et lui se sont mis d’accord, et ça a donné le modèle que je fabrique encore aujourd’hui."

En gros, la guitare avec laquelle le chanteur s’accompagnait est une classique un peu plus grande que la normale, équipée de cordes métalliques, "celles qu’on met sur les guitares jazz modèle Django". La présence d’une Selmer manouche à l’Espace Brassens, comme première guitare du chanteur, confirme l’hypothèse de Jean-Pierre Favino : "Il a dû commencer par ce qu’il a trouvé, une guitare manouche, sans se poser la question de l’usage, et puis il a affiné pour mieux appuyer sa voix."

Car un son de guitare et une voix forment un couple indissociable. "Là, il y a un beau relief, explique le luthier, guitare Brassens en mains. "Avec des cordes nylon, ça aurait fait trop souple, trop mou. Il valait mieux que ça scintille un peu, pour mieux s’accorder avec sa voix caverneuse." Le modèle créé par Jacques Favino a plu au chanteur qui, de 1956 à sa mort en 1981, en a acquis une quinzaine. "Je lui en ai fait trois, papa une douzaine. Parmi celles-ci, il s’en trouvait dans ses différents lieux de villégiature, chez des amis, et les deux dernières qu’il a commandées, c’était une pour lui et une pour offrir."

En 1956, quand Brassens a débarqué dans l’atelier de son père, Jean-Pierre Favino avait quatre ans. Il devait avoir une vingtaine d’années quand il a croisé le chanteur qui, contrairement à beaucoup d’autres, ne l’a pas impressionné. Pour une bonne raison : "On s’est salué et tout de suite il me dit : ‘Arrête, tu me dis tu et tu m’appelles Georges, comme tout le monde.’ Il était très simple." Une attitude partagée par l’artisan : "Je dis souvent que je suis un ouvrier à son établi, pas plus que ça. Après, c’est l’extérieur qui parle de renommée. Dans nos ateliers, nous sommes faiseurs, avec des compétences comme dans tous les métiers."

Compétences qui, comme dans tous les métiers, ne tombent pas du ciel. Chez les Favino, on travaille de ses mains depuis des générations : "Vous savez, nous sommes tous manuels, on a simplement oublié qu’on l’est." D’abord apprenti chez Busato, Jacques Favino s’installe à son compte avec Jean Chauvet, comme fabriquant de violons. C’est en réparant une guitare qu’il tombe en amour pour cet instrument et finit par se trouver un "son" qui fera sa réputation. Parmi ses clients chanteurs, outre Brassens, Maxime Le Forestier, Yves Duteil qui, de son propre aveu, a la guitare qui le démange, et des jazzmen manouches comme Romane ou Biréli Lagrène.

Il ne souhaitait pas que son fils Jean-Pierre se lance à sa suite, trouvant le métier trop sensible aux tendances, aux époques, à la volatilité de la clientèle : des artistes, pensez ! "Tu fais des guitares pour ton plaisir et tu as une paie régulière dans l’enseignement", lui a-t-il dit. Encore ému, le fils parle ainsi de son père : "J’ai eu de la chance qu’il me laisse la bride sur le cou. Il ne m’a jamais appris à obéir, papa Il m’a dit : ‘J’ai appris comme ça, je te montre et tu trouveras ta main.’"