Musique / Festivals

ENTRETIEN

Y veulent me faire chanter `Belle-Île en mer´ à la télé.- Avec Laurent?- Non, avec Bruel. A voir sa gueule, qu'il a toujours enfarinée de souvenirs rock, l'idée n'a pas l'heur de lui plaire, bien qu'il sifflote la mélodie, rêvant peut-être que ce semblant de répétition va faire passer la pilule. Manifestement, Jean-Louis Aubert se serait bien passé de cette demi-heure de pause s'il avait su que la nouvelle que vient de lui annoncer son manager en eût avalé cul sec tout le bienfait. A 46 ans, le lascar sort `Comme un accord´, son cinquième album studio depuis que Téléphone a raccroché. Une plaque (presque) tout en tendresse et qui fait l'économie de quelques tics, solo de guitare et rage vocale entre autres. Avec `Comme un accord´, cet idéaliste de nature fait la place belle aux textes et à la voix, rauque et chaleureuse.

`Comme un accord´ retourne à l'essentiel, peut-on lire sur la notice de l'album. L'essentiel (le titre de la seconde plage), c'est quoi?

L'essentiel c'est ce qu'on ferait si c'était le dernier jour de notre vie, le dernier album à faire. C'est un peu virtuel, mais si c'était le cas, j'essayerais de le faire simple, dans l'euphorie et avec une grande tendresse. L'essentiel, c'est quelque chose qui me résume, qui rappelle mon passé en ouvrant des possibles. D'où `Comme un accord´, qui équilibre ces paradoxes.

Sur `Stockholm´, le précédent, vous aviez presque tout fait vous-même. Ici, vous êtes de nouveau `en groupe´. Ce partage musical vous a manqué?

Stockholm correspondait à mon humeur du moment. Mais chaque album se venge toujours un peu du précédent, amène un complément. Je me suis aperçu dans `Stockholm´, puis chez d'autres artistes, qu'un son pouvait masquer une chanson et déranger au point qu'on ne puisse plus l'écouter. Simplement parce que quelque chose dû à l'intelligence ou à une volonté trop précise occulte l'essentiel. J'avais donc envie que cet album soit très limpide et qu'il ne soit pas accroché à une époque. Bref, en suspension, fluide, subtil. Rien n'est caché. Il n'y a pas de réverb' sur la voix, pas un solo de guitare. Les parties instrumentales ne servent qu'à peindre un petit paysage. Stockholm m'a énormément aidé à baisser ma garde, à me convaincre que je ne devais pas toujours déchirer.

Renaud Létang (Manu Chao, Souchon) produit l'album. Quel fut son rôle?

La patience: j'ai dû l'attendre un an et demi. Je me demande à la limite s'il n'a pas un peu désiré cela parce que ça m'a obligé à me dépouiller, à réaliser en maquette tout ce dont j'avais envie. Je pense qu'il a attendu que je fasse bien le tour de tout avant de lui dire oui. Je l'ai convaincu en lui disant: `fais-moi faire un album que j'aimerais écouter´. Il m'a dit: `D'accord, je sais ce que tu aimes´.

Vous écoutez vos disques?

Rarement, parce que j'ai toujours envie d'agir, de remodeler. Sauf quand ils s'éloignent dans le temps, alors j'ai la tendresse de regarder ce que j'étais plus jeune.

Cette volonté de refaire les choses est présente dans `Changer d'avis´. C'est la plage la plus rock de l'album mais peut-être aussi la plus pessimiste. Vous y dites: `J'ai longtemps cru/ qu'on pouvait changer les choses et les gens/ Maintenant j'ai changé d'avis, je suis fatigué/ à quoi bon continuer à ressusciter par nécessité´. C'est un acte de démission?

Non, c'est de la colère. Même si au départ je la trouvais trop dure, un peu dépitée.. Je ne pense pas qu'on puisse ressusciter grand-chose, retrouver les mêmes moments avec les mêmes ingrédients. C'est toujours un renouvellement. Si on s'accorde le droit de changer d'avis, qui est une sorte d'autopardon, ça évite de trimbaler des idées préconçues, des vieilles habitudes qui n'ont plus vraiment d'utilité dans le présent. Il vaut mieux changer d'avis avant que pendant ou trop tard. Même si les choses ont été belles. Le mensonge à soi-même entraîne des conséquences trop énormes dans notre vie. Je ne vois pas de truc plus grave que de mentir à son désir, de se dire, je vais m'embusquer deux-trois ans ici et après je ferai ce dont j'ai envie. Trois ans après, on n'est plus le même.

Les chansons peuvent-elles changer les choses et les gens?

Elles accompagnent surtout. Le changement, il est en nous. Le changement plusieurs fois répété crée un mouvement. Je pense que mes chansons renseignent un peu les gens sur ma manière de traverser la vie. Téléphone, à sa manière, en faisant passer un courant d'idée, a accompagné la venue de Mitterrand, cette alternance au gaullisme paternaliste dont on avait ras-le-bol. Mais ça se retrouvait aussi chez les intellectuels... Mai 68 a laissé des gens dans la communication, dans la pub, dans la musique... Et petit à petit les choses se sont intégrées. Mais je ne détiens pas la vérité. D'ailleurs la vérité, si elle existe, c'est par sa fluidité, son caractère changeant. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

A ce propos, comment le 11 septembre a-t-il résonné pour l'auteur de `New York avec toi´, `La bombe humaine´ et `Attentat´ ?

Je me baladais en rue à Paris et une dame, visiblement musulmane, m'a interpellé: `Monsieur, c'est vous qui chantez la chanson sur New York?´ J'ai dit oui... `Venez voir ce qu'ils ont fait à la ville que vous chantez´. Elle m'a emmené dans sa loge de concierge et a allumé sa télé. C'est comme ça que j'ai pris la mesure du désastre. C'est parfois curieux le retour que vous avez de vos chansons de la part du public.

© La Libre Belgique 2001