Aubert “dans le nu de la vie”

ENTRETIEN SOPHIE LEBRUN Publié le - Mis à jour le

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Musique / Festivals

"Maintenant, je reviens” , chante Jean-Louis Aubert en ouverture de son nouvel album “Roc’Eclair”. Cinq ans après “Idéal Standard” et un an et demi après “Premières prises” où il revisitait quinze titres en acoustique et en solo, souvenir de la magnifique tournée “Un tour sur moi-même”. Il revient donc. À la musique, à son public, un peu à la façon de Barbara qui dit “Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous” . De retour, mais différent, marqué par son vécu récent.

L’aventure solo a manifestement laissé des traces : Aubert joue la plupart des instruments sur cet album qui privilégie un certain dépouillement, nonobstant la présence de cuivres et cordes – dont ici et là celles du chaleureux duo Vincent Segal (violoncelle)-Ballaké Sissoko (kora). Le thème de la mort, lui, imprègne ses textes (jusqu’au titre de l’album, homonyme d’une entreprise française de pompes funèbres…). Mais cela sans morbidité, avec sérénité, voire avec joie. Et toujours avec le soutien de solides mélodies si-fa-si-la chanter que l’on entend déjà le public entonner “Marcelle”, “Demain sera parfait” ou ce teigneux “Lépidoptères” rappelant le Souchon de “Jamais content”, et murmurer, tout bas comme Aubert, “Au revoir”, derniers mots d’un “Roc’Eclair” en clair-obscur, noir et or à l’instar de sa pochette. S’y ajoute (en édition limitée*), plus touchant encore, un mini-album “Hiver” de sept titres enveloppé de noir et blanc, zen. Lent, épuré et feutré comme un paysage enneigé. “Oh mon amour, je lève mon verre à l’hiver” – celui de la vie –, y chante Aubert, “puisque cette eau-de-vie nous fait bien vivre encore”.

En filigrane, le thème de la mort, y compris ce qu’il y a après, et la question de la transmission père-fils, est omniprésent dans cet album…

Elle est partout, j’en suis moi-même surpris. En même temps, c’est l’album où j’ai mis ce qu’il y a de plus vital en moi. Ces dernières années, j’ai perdu plusieurs amis, et mon père. J’ai beaucoup fréquenté les coulisses de la vie, les hôpitaux, les morgues, j’ai rencontré des vieilles dames, des infirmières, des corps qui a priori font peur ; j’étais dans le nu de la vie.J’ai été confronté à la mort de manière frontale. J’ai vécu des moments humains, touchants. J’ai chanté et joué à des enterrements. J’ai bien appris la vie, comme je dis dans un texte. Ces chansons, je les ai écrites dans un même mouvement, en deux fois dix jours. Il y a là des émotions brutes : la tristesse, l’envie d’aller de l’avant, de regarder, l’hiver, les planètes, le feu qui réchauffe, les enfants – des choses toutes simples. Il y a des chansons que je ne me suis pas vu écrire, comme “Demain là-bas peut-être”. Beaucoup de texte sur des morceaux assez courts. Ça a été porté par des émotions très fortes – je pouvais éclater de rire ou pleurer en écoutant ce que j’avais écrit.Ensuite, le défi était de mener cette émotion jusqu’à un album. Au niveau du style, je n’avais pas trop le choix : le propos était tel que je n’avais pas envie de tricher, de sortir l’artillerie lourde, c’est donc beaucoup de guitare-voix, en jouant avec les harmonies subliminales qu’envoie ma petite guitare. Et puis des arrangements, mais légers.

Vous jouez la plupart des instruments : c’est aussi dicté par le propos ?

J’ai d’abord essayé de l’enregistrer avec des musiciens de studio anglais, mais cela amenait un savoir-faire… un peu comme mettre des cailloux dans le sac à dos : ça alourdissait. Par contre, j’avais envie qu’il y ait un chœur d’enfants, des cordes et des cuivres – un truc que je fais rarement. Pour poser ces émotions sur un coussin de velours.

Mine de rien, cet album est très produit, cela a pris six mois. Où je suis resté fixé à mes premières émotions.

Cette “Marcelle” dont vous parlez dans un titre, l’avez-vous réellement rencontrée ?

Oui, c’est une dame que je suis allé voir, à l’hôpital. Elle était quasi morte depuis dix jours. Personne n’était venu la voir depuis huit mois, d’après les infirmières. Un soir elle a bougé la main, m’a fait signe d’approcher, a ouvert les yeux et… elle a eu seize ans : j’ai vu une jeune fille à la sortie d’un bal populaire. Elle m’a dit “ça fait longtemps qu’aucun homme n’est entré dans ma chambre”. On s’est serré la main. Elle est morte la nuit même. Je crois qu’elle était contente que je voie, dans son sourire et ses jolis yeux bleus, qu’elle avait eu seize ans. C’est curieux de surmonter ainsi sa peur. J’ai l’impression qu’elle m’a remis un pouvoir magique, comme le fait une vieille dame à un petit garçon, dans un bouquin de contes de Philippe Soupault que mon père me lisait.

qui n’avait pas peur de cette vieille dame, s’arrêtait près d’elle, lui remettait son manteau, et elle lui remettait un pouvoir magique... .

A l’hôpital, il y avait aussi Esther, qui adorait Gloria Lasso : je la lui faisais écouter sur mon i-phone et elle se mettait à chanter.

Pour la petite histoire, la chanson “Marcelle”, au départ c’était “Rachel”, qui parlait d’une jolie jeune femme jamaïquaine, avec cette musique entraînante que j’ai gardée. Tout ce que j’ai vécu m’a donné la force de dire que des chansons peuvent être légères mais importantes aussi.

C’est un peu ce que dit, non sans ironie, la chanson “Demain sera parfait” : avec mes chansons, je vais te remonter le moral.

Oui, tout en disant aussi “Je veux te mentir”. Comme quand, en montagne, vous dites à celui qui se décourage “vas-y, on est presque arrivé” en mentant effrontément. Mais cela signifie “je veux te redonner la force de te mettre en route dans le présent”, parce que la peur de demain peut tétaniser. Avec les gens malades aussi : peut-être n’y a-t-il aucun espoir de guérison, mais on peut chanter ensemble, dire qu’on s’aime.

Dans “Les Lépidoptères”, vous parlez comme un père à son fils qui va prendre son envol, le mettant en garde contre “les vautours”. Qui sont-ils ?

J’en parlais déjà dans “Argent trop cher”. Le comportement de ces charognards est celui des humains dans leur pire état : envieux, teigneux, cherchant toujours à pousser l’autre pour prendre la première place sur la branche, se comportant de manière assez veule, jamais frontale, tirant parti du malheur des autres… Je ne vise pas une catégorie en particulier, on est tous des vautours à un moment donné. Des commères, par exemple. Et ce qu’on dit des autres en dit beaucoup sur soi, soit dit en passant.

Nombre de chansons semblent taillées pour la scène. Les écrivez-vous en pensant à cet aspect ?

Non, pas toujours. Curieusement, cet album est assez dépouillé, il n’y a pas de grosses guitares et batteries, et en même temps j’ai l’impression que les chansons sont faites pour être chantées sur scène, et même faites pour des salles assez grandes. À la fin de ma tournée acoustique, j’ai joué dans de grandes salles, et des choses vraiment intimistes sont bien passées. Des chansons peuvent ainsi devenir très grandes, à la mesure de la salle. Quand je regardais la scène, je me disais : si j’étais un enfant, j’aurais envie d’être à ma place, avec tous ces jouets autour…

Comme je me suis senti orphelin – par le décès de mon père, mais aussi parce que je me sens un peu seul dans ma catégorie, celle des artistes fous furieux tels que je les ai connus –, j’avais l’impression qu’il y avait souvent cette voix d’enfant qui revenait…

Difficile d’éluder la question : le groupe Téléphone va-t-il se reformer ? Louis Bertignac aurait laissé entendre qu’une tournée pourrait être envisagée d’ici à 2013…

Non, je n’en suis vraiment pas sûr. On s’est juste retrouvé, dans une période difficile, à se dire “Tu as beaucoup compté pour moi et tu pourras encore compter sur moi”. On a de gros points d’interrogation sur les bienfaits d’une telle reformation. Je n’ai aucune nostalgie par rapport à Téléphone, même si c’est un beau cadeau de la vie.

Il y a cinq ans, dans ces colonnes, interrogé sur la personne avec laquelle bous aimeriez chanter, vous avez cité Camille, tout en disant qu’elle vous impressionnait beaucoup... Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis encore allé la voir sur scène. C’est marrant, il paraît que ses parents m’aiment beaucoup. Oui, c’est une artiste formidable, même si quelquefois, elle complique un peu. J’ai beaucoup pensé à sa chanson “Mon petit vieux”, en concert elle m’a fait pleurer. “Les gens croient qu’il ne me touche plus”... (... “Mais il me touche mon petit vieux/ c’est beau ses rides autour des yeux”).

ENTRETIEN SOPHIE LEBRUN

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