Musique / Festivals

Entretien

Tom Barman, autrement dit Monsieur dEUS et le jazz : erreur de casting ? Pas du tout. Celui qui présente la compilation "That's Blue" chez... Blue Note en connaît un bout sur la question. Il suffit de jeter une oreille sur la bande originale de son film "Any Way The Wind Blows" pour trouver, à côté des Queens of Stone Age, le bassiste Charles Mingus et le pianiste Herbie Hancock. Chez lui, Tom a une collection bien montée de disques Verve, Columbia, ECM, Impulse, toutes des étiquettes de référence.

Et son hit-parade est en béton : le pocket-trompettiste Don Cherry dans "Eternel Now", "It's Time", de Max Roach, avec les choeurs ("Je n'aime pas trop le jazz vocal, mais s'il y a des choeurs, je suis presque d'office "vendu" comme on dit, "verkocht"), "Mingus Ah Hum", des bandes de films du batteur Art Blakey genre "Des femmes disparaissent", le "Bitches Brew" du trompettiste Miles Davis, l'oeuvre de ce trompettiste autrement plus expressionniste qu'est Lester Bowie, avec ou sans l'Art Ensemble of Chicago, etc. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que sa compilation tienne parfaitement la route, qui va de Herbie Hancock à Wayne Shorter en passant par Andrew Hill, Jackie McLean, Art Blakey, Duke Ellington avec Max Roach et Charles Mingus,

Tom Barman n'est pas tombé dans le jazz quand il était petit, "mais il n'y avait pas de rock à la maison non plus." C'est en apprenant à manipuler des échantillonneurs, où le jazz est omniprésent, que l'Anversois a commencé à craquer pour la note bleue.

Contrairement à une flopée de compilations, votre sélection présente les morceaux non remixés.

Par respect, premièrement, mais aussi parce que cette musique est bien comme elle est. Je n'ai pas d'inclination pour le remixage. Souvent, on fait ça par manque d'imagination, et le remix n'est jamais meilleur que la version originale. Tout ce que j'ai fait, c'est rajouter des voix d'artistes peintres expressionnistes abstraits entre ou au-dessus des morceaux, mais ça aussi, j'espère, avec assez de respect. Je trouve ça esthétique, j'aime écouter des gens comme Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Kenneth Noland parler de leur art. En ce sens, le disque est une sorte de documentaire oral, sans avoir la prétention de donner un cours d'histoire de l'art.

L'occasion pour les fans de dEUS et Tom Barman, d'être introduits à un art qu'ils ne connaissent peut-être pas.

C'est possible. Les fans de jazz, qui connaissent sans doute presque tout, n'ont pas besoin des rockers pour leur montrer quelque chose. Mais si, parfois, l'on me dit qu'on ne connaissait pas Eddie Gale, alors c'est cool. Voilà, c'est l'ambition. Si ambition il y a car j'ai d'abord fait ça pour moi, pour le plaisir de compiler comme on faisait des cassettes quand on était adolescent. Dans ces années iPod, compiler un CD est aussi un peu vieux jeu, mais j'aime beaucoup, je me suis bien marré.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de rapprocher des paroles d'artistes expressionnistes abstraits et du jazz à la Blue Note ?

Quelques coïncidences m'ont inspiré, notamment la peinture de Kenneth Noland sur le disque de Lee Konitz "Another Shade of Blue". Secundo, j'ai vu le documentaire "Painters Painting", et l 'idée est venue d'assembler paroles d'artistes et jazz. L'expressionnisme abstrait est une forme d'art purement américaine, comme l'est le jazz, l'époque et l'approche sont un peu les mêmes.

A écouter ces artistes, ça sonne presque comme du spoken words...

J'aime bien écouter ces paroles. Pour moi, ce peut être relaxant, apaisant. Il y est question d'un certain amour, d'une concentration, d'une passion pour ce qu'on fait. Ces derniers temps surtout, les artistes doivent se vendre, et ça parle plus de cotation que d'art. Certes, il m'arrive de ne pas piger tout ce qu'ils disent parfois de manière intellectuelle, mais j'ai toujours l'impression que c'est honnête. Ça dit avec une sorte d'urgence des trucs qui ne sont, en fait, pas vraiment importants. Mais, si tu y songes, peut-être que ça devient important car le sujet est la beauté, les choses insaisissables, comme dit Jasper Johns au début.

"The great art should make you unconfortable" dit le critique Clement Greenberg. L'art qui dérange, ça s'applique aussi au rock'n'roll, non ?

Devant un morceau assez rigide comme "Montezuma" de Wayne Shorter, cela fait réfléchir assurément. La subculture est devenue si dominante aujourd'hui que ça me travaille. On est en train de préparer le prochain album de dEUS, on écrit des morceaux. En faisant cela, on sait bien que les singles sont importants pour l'avenir du disque, alors je me retrouve en train d'écrire quelque chose qui soit susceptible de passer à la radio. Pourquoi est-ce que je fais ça ? Parce que je veux durer ? Cette position est très délicate. Je remarque que je dis au groupe OK, maintenant qu'on a fait quelque chose d'accessible, on va foncer dans quelque chose de vraiment cacophonique et sauvage, juste pour le contraste... Oui, ce que Clement Greenberg dit là, si tu as vraiment envie de l'écouter, ça donne à penser, et si ça ne t'intéresse pas, c'est simplement un effet de son qui ne va pas déranger.

C'est le principe du disque...

Oui, je l'ai construit pour qu'il soit aussi agréable à entendre dans un bar. On n'a essayé ni de plaire, ni de snober les gens et ça, c'est la ligne délicate. C'est pour ça que je fais des interviews.

Album "That's Blue", Blue Note/EMI.